Il en est souvent question ici, la chasse c’est un mode de vie, une culture, presque une philosophie de l’existence qui n’est pas souvent expliquée tant elle est occultée par la technique, ou le poids des traditions. Souvent attaquée de nos jours par la pensée disons « écolo » il n’est jamais inutile d’aller aux sources de l’école naturaliste même la plus austère pour se rendre compte que, si elle est sincère, elle n’est jamais vraiment éloignée de nos préoccupations de chasseurs.

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Relire Henry-David Thoreau (1817-1862) n’est pas une sinécure intellectuelle. Nous sommes loin de la truculence de Pagnol, et « Walden » n’est pas « la gloire de mon père » ! Mais c’est un classique de la littérature américaine, son premier philosophe qui permet de comprendre cet esprit des grands espaces, de la Nature, qu’on ne trouve qu’aux Etats-Unis. C’est  déjà, un critique lucide  des excès de la société de consommation qui aliène, de l’Etat qui opprime. Instituteur original qui se retira dès 1846 pour vivre en ermite dans les bois, dans une cabane construite de ses mains (voir ci-dessous à dr.). Philosophe subversif,  il fut le premier penseur de la désobéissance civile, soutint John Brown (1) dans sa tragique aventure contre l’esclavage et sentit venir, avant sa mort à 44 ans, de la tuberculose, les prémices de la guerre de Sécession.

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Ami d’Emerson (2) dont il était voisin à Concord (Massachussets) il fut un des tenants du transcendentalisme, école de pensée qui recherche un état spirituel idéal qu’on atteint par intuition personnelle et non par la religion. Et c’est dans la vie dans la Nature avec laquelle l’homme accorde sa conscience, qu’il trouve cet accès que tous chasseurs, pêcheurs peuvent comprendre. Il y a chez lui une éthique de pauvreté volontaire, une vie de Robinson qui vit en communion étroite avec l’esprit des choses et des animaux, subsistant par une prédation nécessaire mais simple, proche de la mentalité des peuples premiers, les Amérindiens dont il fut également un des premiers défenseurs.

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On y retrouve une prémonition des travaux, un siècle plus tard de l’ethnologue Marshall Sahlins sur l’âge d’or perdu  des chasseurs-cueilleurs du néolithique qui mettaient trois heures par jour pour acquérir leur nourriture…et vivaient donc bien avant nous autres apôtres de la société des loisirs… la semaine de 21 heures ! Une société d’abondance, immergée, dans la Nature et dont toute la vision du monde était illustrée par l’imagerie animale de Lascaux et toutes les autres grottes ornées. Une société bien moins pénible que celle qui s’est extraite du monde de la Nature et dont nous sommes les derniers avatars. La société des agriculteurs-éleveurs qui fit suite à celle des chasseurs-cueilleurs obligeant à déboiser massivement, à prendre le contrôle des animaux pour la viande, à réguler la vie sauvage pour l’élevage autre activité chronophage car il faut domestiquer. Une fuite en avant également démographique : un bébé par an malgré la forte mortalité, contre un tous les 3-4 ans chez les chasseurs-cueilleurs qui amena aussi les premières sociétés inégalitaires et « capitaliste » avant l’heure, et (déjà !) le culte des « chefs » bien illustré par leurs sépultures fastueuses.

Thoreau n’était pas un écolo « bobo », ni un naïf, mais un esprit clairvoyant qui voyait le chasseur « qui passe son temps dans les champs et les bois comme partie intégrante de la Nature elle-même, laquelle n’a pas peur de se montrer à eux ». Il y voyait un des meilleurs côtés de son éducation, et se lamentait du « pauvre pays qui, au moins, n’entretenait pas un lièvre ». Nombre d’entre nous, qui sommes au soir d’une vie, serons d’accord avec lui quand « il y va du chasseur et ou pêcheur jusqu’au jour où, distinguant ses propres fins, il y voit autre chose »…

Trop vite embrigadé dans la pensée militante politique « écolo », il est moins dans l’air du temps actuel car il était essentiellement spéciste : « nous avons besoin du tonique de la vie sauvage, mais cette Nature n’a de sens que par rapport à l’Homme ». Difficile donc de l’embarquer dans tous les délires actuels sur les droits des animaux même si, comme nous tous il voyait « un monde d’innocence dans l’œil d’une perdrix », et savait s’extasier devant la hâte du messager des pigeons ramiers « qui se penchant d’une aile agitée sur les branches des pins du Nord, donnent comme une voix à l’air ».

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Se replonger dans « Walden ou la vie dans les bois » n’offre pas les péripéties d’un livre d’aventures fussent-elles un peu parfois, en lisière,  cynégétiques. C’est une réflexion profonde sur notre rapport avec la vie sauvage, une sorte de livre de chevet, qui ne se lira pas d’une traite, sans ordre véritable avec comme chapitres : « bruits, solitude, les étangs, les animaux d’hiver » qu’il est possible d’aborder séparément.

1/John Brown (1800-1859) activiste abolitionniste radical appela à l’insurrection armée dès 1856 dans le Kansas état encore en formation, puis tenta de soulever, mais en vain les esclaves de Virginie par la prise de l’arsenal d’Harpers Ferry qui fut une des causes, peu après, de la guerre civile. Blessé et pris, il fut pendu malgré une intense campagne notamment en Europe de la part de Victor Hugo auprès d’Abraham Lincoln.

2/ Ralph Waldo Emerson (1803-1882), entre l’humanisme de Montaigne et le romantisme de Goethe annonce Péguy, Fourier, et même un peu  Claude Lévy-Strauss et « l’homme naturel » ou l’exact contraire du « bon sauvage » de Rousseau.