Un article récent (voir archive du 1er mai 2017 )   nous a renvoyé à un temps, celui des grandes controverses cynégétiques et armurières aux Etats-Unis, qui d’ailleurs durent encore, sur l’opposition entre balles légères et rapides contre les grosses et lentes portées par l’opposition entre deux hommes Jack O’Connor et Elmer Keith. Un peu comme si chez nous Maurice Genevoix et Paul Vialar s’empaillaient sur les mérites respectifs du 12 et du 16…

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Le contexte des années vingt est celui de la réflexion sur les combats des tranchées, d’améliorations de ce qui existe comme l’avènement en 1925 du 270 Winchester, petite balle (7mm) rapide à trajectoire tendue. Le « parrain » de cette nouvelle cartouche est le journaliste et écrivain (pour Outdoor life) Jack O’Connor (1902-1978) qui préconise trajectoire tendue et bon placement de la première balle pas forcément énorme, la vitesse et le choc hydrostatique devant laisser sur place le gibier. La controverse démarre en 1930 quand un journaliste concurrent (pour American Rifleman) Elmer Keith, relate lors d’une chasse commune un mouflon raté par le colonel Snyder avec du 30-06, calibre assez proche du 270 W. Or, Snyder est un ami de O’Connor qui non seulement s’inscrit en faux (le mouflon est tombé net), mais Keith en plus était absent de la partie de chasse en question…

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S’affrontent alors deux personnalités que tout sépare. O’Connor est un universitaire de l’Arizona prof d’anglais, conférencier qui chasse beaucoup et partout grâce à ses relations quand Elmer Keith (1889-1984) est un cow-boy brut de décoffrage, rustique et pittoresque dont les écrits au ton rude et direct sont un véritable défi pour tout éditeur qui se respecte. Mais il a, comme on dit, l’expérience de terrain. Toujours le 44 à la hanche, il chasse depuis l’âge de 10 ans principalement dans les Rocheuses, fait guide  dans son Idaho natal où il aurait été marqué par l’échec de premières balles « rapides » essayées sur des wapitis. Depuis il ne jure que par les gros fusils et les grosses balles.

C’est surtout un extraordinaire praticien de la sacro-sainte  trilogie de l’Ouest américain carabine, fusil lisse, revolver « six gun » dont il est un grand théoricien, promoteur notamment des gros calibres 357 et 44 magnum devenus populaires de nos jours. Mais il a un avis surtout, qu’il met en pratique immédiatement sur le terrain. On le sent à sa lecture, il y a un ton agressif et une certaine jalousie que monte aussi en épingle une concurrence et une polémique savamment entretenue par le monde de l’édition car cela  fait monter également les tirages…On reproche à O’Connor de plus chasser avec son Olympia (sa machine à écrire ! ) que d’être sur le terrain où en plus, à l’été 1938, il se tire malencontreusement dans le pied à la chasse au lapin ! Ce qui accentue l’opposition théoricien contre praticien de terrain.

Ces deux auteurs ont bercé la jeunesse de nombreux chasseurs et amateurs de nature américains, mais aussi du monde entier. O’Connor, et de loin, était meilleur écrivain, plus ouvert sur l’avenir et ce qu’il a écrit a bien vieilli et reste toujours d’actualité. Sa façon de penser fut évolutive, et pour le « big five » africain il sut bien vite abandonner son 270 Winchester  fétiche pour le 375 H et H, puis le 450 Watts, précurseur du 458 Lott. Mais Elmer Keith qui chassa beaucoup avec le 338 Winchester fut un expérimentateur hors-pair dont les travaux furent utilisés par Roy Weatherby quand il sortit en 1963 le 340 Weatherby Magnum, puis en 1998 le 338 cartouches à la fois rapides et puissantes qui mirent un peu balistiquement  tout le monde d’accord. Dans cet après-guerre la polémique s’était un peu atténuée car on avait compris qu’elle était née du chargement un peu anémique dans les années vingt du 30-06, moins poussé que de nos jours, du fait de la présence sur le marché de nombreuses armes plus  assez solides pour en tirer la quintessence. Et puis en 1990, la technologie des balles et des poudres avait elle aussi beaucoup évolué.

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De nos jours, les sites US restent encore partagés : on respecte O’Connor un peu comme la figure tutélaire du vieux prof sévère mais juste, mais on aime Elmer Keith comme un  vieux copain haut en couleurs, accueillant tout un chacun chez lui, en faisant des démonstrations aussi immédiates que détonantes en tirant par sa fenêtre pour expliquer l’action ! Assez curieusement, du fait de leurs années de naissance, l’un comme l’autre, même s’ils eurent une activité militaire classique de conscription, ne prirent part au service actif dans les deux guerres mondiales. On pense qu’ils en auraient tiré, des conclusions passionnantes…et sans doute de nouveau opposées !

Skeeter Skelton

Au panthéon des auteurs chasse-tir qu’il ne faut pas hésiter à aller chercher sur Internet car inconnus chez nous, citons encore  Warren Page et son fameux livre « One man’s  wilderness » qui fut un des promoteurs du 243 Winchester et du 7 Rem.mag. Plus orientés armes de poing, mais ils furent aussi chasseurs : Charles « Boots » Askins (1907-1999) garde-frontière, et le « Texas sherif » Skeeter Skelton (1928-1988) qui donnent de belles évocations des péripéties à la frontière mexicaine dans l’entre-deux guerres. On n’est pas loin de l’ambiance des romans de Cormack Mac Carthy. Il y a de belles traductions de l’activité de S. Skelton sur le site Dark Canyon. Enfin, pour le tir de défense Jeff Cooper (1920-2006) fait toujours autorité avec sa primauté du mental sur le technique bien illustré par l’image « posséder un piano ne vous rend pas pianiste » ! Pour ceux qui privilégient la relation chien-chasseur voir les beaux écrits de Gene Hill (1928-1997) journaliste à Field and Stream auteur d’une douzaine d’ouvrages sur la chasse notamment au gibier d’eau, et les activités de plein air.

Tout amateur de la chasse et des armes peut rêver de voir tous ces braves gens coiffés d’un Stetson réconciliés sous le ciel étoilé du Paradis dans les vastes plaines du Grand Manitou, autour des braises rougeoyantes d’un feu de bois, les carabines alignées comme à la parade, les chevaux hennissant et s’ébrouant dans la pénombre tandis que s’entrechoquent les verres d’un vieux Bourbon…