Si le prince Albert de Monaco donnait dès 1921 une belle définition de la chasse comme « entretenant la santé du corps, ouvrant l’esprit par l’observation de la Nature, réparant la fatigue du cerveau, et préparant aux hommes une verte vieillesse », tous ceux qui des ans subissent des ans l’irréparable outrage savent bien qu’il devient au fil du temps, de plus en plus difficile de suivre les chiens.

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Pourtant, dans l’Histoire, certains allèrent le plus loin possible dans l’expression du noble déduit, tel ce vieux garde-chasse rencontré par L. de Dax (1869) qui appliquait à la lettre le proverbe que connaissent tous les piqueux « plaie léchée, plaie guérie », et mettait son vieux limier Ronflon à la tâche en s’enduisant les jambes d’eau sucrée, ce qu’appréciait particulièrement son vieux compagnon. Paul Chapuy (1874) soulignait les efforts d’un vieux Solognot de sa connaissance qui se résignait à ne plus aller qu’à l’affût car il avait perdu une jambe à la  guerre de 70, et qui prêtant un jour son permis à un copain de passage vit ce dernier faire preuve d’un certain sang-froid extraordinaire. Au garde qui s’étonna « mais où est votre jambe de bois que je vois telle que mentionnée  sur votre  permis » ? Il répondit avec aplomb « je ne veux pas m’embarrasser avec  quand je vais à la chasse, et je la laisse donc à la maison » ! Le garde lui souhaita alors « bonne chasse, et d’être plus heureux face aux perdreaux que face aux Prussiens » !

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Le comte d’Osmond (1892) signale le cas de M.Chevaudier de Valdrôme un chasseur émérite de l’Est de la France frappé à 32 ans d’une paralysie qui le laissa six mois dans une immobilité de tombe, et finit peu à peu à retrouver l’usage seulement de ses bras. On le montait à cheval au poste puis dans une chaise pliante où on venait le rechercher à la fin de la traque. Puis le malheureux devint aveugle : il fallait guider le cheval, au pas, vers le poste où l’attendait un garde sûr et particulièrement bon tireur. La passion étant toujours là, il s’enthousiasmait dans l’attente, au récri de ses chiens, et la bête tuée, allait la « voir » de ses mains dissertant en expert  sur les blessures et les tirs. Malgré son cruel handicap, il avait chassé…

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Même situation pour le vieux baron des Ravots dont nous avons parlé dernièrement avec Maupassant dans les contes de la bécasse et organisateur des fameuses cérémonies des têtes lors des repas de bécasses (1). Lui, aussi pendant des décennies il avait été le roi des chasseurs de sa province, mais devenu podagre plus question pour lui de suivre les chiens. A l’automne, comme autrefois, il invitait ses amis, aimait à entendre les coups de fusils, se faisait raconter par le détail les ruses du gibier. Et s’il chassait encore, c’était de son perron où il faisait rouler son large fauteuil pareil à un lit avec dans son dos un domestique qui préparait et chargeait les fusils, et dans les fourrés voisins, un autre qui lâchait de temps en temps et à intervalles irréguliers des pigeons afin que le baron ne soit pas prévenu et surtout demeure en éveil. Chaque réussite était saluée par des hourras !

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Plus méconnue reste la passion dévorante pour la chasse d’un de nos rois de France, Louis XI,  (1423-1483)connu pour bien d’autres « défauts », entre autres son ironie mordante et sa cruauté qui le fit surnommer « l’universelle aragne ». Il avait tellement la chasse au corps qu’il se fit ensevelir à Cléry, en pourpoint vert, chapeau et cor de chasse pour sonner le « débûcher » dans l’au-delà où l’attendaient sans doute ses nombreuses victimes tant humaines qu’animales. Fâché avec son père (Charles VII, le roi qui dut tant à Jeanne d’Arc), en tant que « dauphin » il prit en charge la province du même nom (Dauphiné) où il se fit les dents sur tous les gibiers de ces temps sauvages dont parait-il, en 1450 dans le Vercors un ours qui faillit le culbuter. Une jolie légende raconte qu’il fut sauvé par deux bûcherons Richaud et Bouillane, immédiatement ennoblis ! Des historiens s’étant penchés sur l’affaire ont montré que ces deux familles étaient nobles déjà deux cent ans plus tôt…Mais il était sûrement plus hardi à la chasse qu’en politique où sa ruse et sa prudence étaient renommées. En 1472 en Poitou, près de Cholet un sanglier abattit son cheval « lui ouvrant si fort le ventre que les boyaux en pendaient », et il faillit être écrasé par sa monture. Sa passion était telle pour la chasse qu’invité un jour chez le baron Guillaume de Montmorency qui croyait lui faire plaisir, il fit saisir et mettre au feu tout ce que ce dernier possédait de pièges et filets arguant d’un vieil édit dont plus personne ne se souvenait ni appliquait, réservant au Roi de France la chasse dans toutes les forêts du royaume et même aux gentilhommes de détenir ces pièges. Le baron fut tout heureux de s’en tirer à si bon compte tant ce roi avait la vindicte et la jalousie tenace.

Pour lui faire plaisir rien de tel que lui offrir des chiens de chasse, il les affublait de colliers à clous d’or, leur faisait bassiner les pattes avec du vin rouge, et faisait réciter des prières à St-Hubert pour les tenir en forme à la chasse et les préserver des coliques. A la fin de sa vie, perclus, confiné dans son château de Plessis les Tours, il organisait des chasses dans les couloirs du château où les chiens menaient le courre…contre des rats !

1/ Voir notre archive du  25 décembre dernier