Troisième épisode de notre série sur les poudres. Il y en a encore deux à venir. 

On le savait maintenant, notamment depuis les travaux du capitaine Rodman aux Etats-Unis, il s’agissait, pour obtenir de meilleurs résultats, d’ imprimer une poussée progressive à une poudre brûlant plus lentement. La France en 1870 créa un comité présidé par le célèbre chimiste Pierre-Eugène Marcellin-Berthelot  qui travailla sur la combustion progressive de la poudre noire sujet déjà défriché par le général Guillaume Piobert professeur à l’école de guerre de Metz bien plus tôt (en 1839 !) mais dont le principe était toujours d’actualité : « la combustion se déroule en couches parallèles où la surface du grain régresse, couche par couche ». Cette loi dite de Piobert vaut encore de nos jours, notamment pour les comburants solides des moteurs-fusées !

Marcellin_Berthelot

 

Berthelot (ci-contre à g.) qui s’était rendu célèbre par ses études sur la thermodynamique chimique et les explosions était l’homme de la situation, secondé par Emile Sarrau directeur du dépôt central des poudres et le député Paul Vieille (1854-1934) qui planchèrent sur l’amélioration du dispositif inventé en 1860 par le capitaine anglais Noble, un collaborateur d’Abel, dans une sorte de manomètre encore approximatif utilisé pour mesurer les forces explosives. Son perfectionnement permit de mieux classer les poudres, grosso modo d’être beaucoup plus précis dans l’appréciation des explosions et la nature des explosifs. Une approche plus fine permettant d’examiner tout un tas de paramètres (taille des grains, incidence de leurs formes sur la vitesse de l’explosion et des courbes de pression) qui validèrent  amplement les intuitions pionnières de Piobert. Mieux, cet appareil permit de comprendre comment, en changeant la structure des fibres on rendrait l’explosion plus progressive, en un mot, plus performante. Il s’agissait de dissoudre le fulmicoton dans un mélange d’alcool et d’éther, de le stabiliser avec de l’alcool amylique pour en faire une pâte dite collodion que l’on pouvait aplatir, extruder, couper en flocons selon les besoins soit de l’artillerie, soit des armes portatives. Ci-dessous à dr. Paul Vieille.

Paul_Vielle

 

Cet important travail se fit entre 1882 et 1884, pour fournir la poudre V (de l’initiale de son inventeur), vite changée en poudre B (parait-il en hommage au « brav’ » général Boulanger, populaire  ministre de la Guerre de l’époque), et même « poudre blanche » pour…enfumer les espions allemands qu’on voyait alors partout, une bonne cinquantaine d’années avant la fameuse « cinquième colonne » !   C’est la poudre du 8 mm Lebel, premier fusil militaire à utiliser la munition « sans fumée ». Elle propulsait dans la cartouche réglementaire modèle 1888 « D »  une balle en laiton massif de 12,8 grammes à 701 m/s dans le fusil qui s’illustra par la suite dans les tranchées, et de 637 m/s dans le mousqueton. Cette poudre appelée ensuite BNF 3 nous interpelle, en tant que chasseurs, car si cette simple base en lamelles servit beaucoup sur le champ de bataille de la Grande Guerre, elle « remplit » également dans la foulée un grand nombre de nos cartouches de chasse, avant de céder progressivement la place à partir de 1930 à la BPF 1 légèrement plus progressive. Sur l’échelle des vivacités relatives, ce qui intéressera sans doute quelques-uns de nos lecteurs rechargeurs, la BNF3 se plaçait entre les Tubal actuelles N° 3 et 4.

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Le fusil Lebel s’il a gardé l’image « vintage » du casque Adrian et du « bleu horizon » cher à nos commémorations actuelles ne doit pas nous faire oublier qu’il changea radicalement la donne sur le champ de bataille : sa portée était plus longue, la trajectoire plus plate, le tireur était indétectable ou pouvait transporter plus de munitions et tirer deux fois plus vite que son adversaire allemand. Ce fut d’ailleurs un des arguments de Bismark contre son ministre le va-t-en-guerre Von Waldersee qui voulait envahir la France à l’hiver 1888. Bon, le secret ne put être longtemps gardé, d’autant que les espions allemands purent même mettre la main sur quelques munitions…mais sans pouvoir encore identifier les composants ! En 1890, nos amis britanniques (on était en pleine « entente cordiale »)  purent obtenir quelques échantillons, et la composition de notre munition miracle se répandit…comme traînée de poudre ! Donc, en 1886, on vient de le voir, sera adopté à toute vitesse, en 8 mm le fusil nommé Lebel, du nom du colonel ayant mené les essais au camp de Châlons.

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Mais l’Histoire des munitions françaises ne doit pas nous faire oublier que dès 1884, le commandant Louis Daudeteau déposait les premiers brevets relatifs à une arme à répétition au magasin proche du système Mannlicher, mais en 6,5X53,5  qui fut écarté pour le mousqueton Berthier qui, lui, tirait la même munition que le fameux fusil Lebel. Ce qui ne l’empêcha pas  l’invention de Daudeteau,  de faire une belle carrière  sous le pavillon de la « Manu »dont le sens commercial ne put jamais être pris en défaut,  aux « Colonies » avec la carabine de grande chasse « Rival » qui fut, « marketing » oblige, également déclinée en 405 Winchester. Les amateurs des « petits calibres », de plus en plus nombreux à notre époque, remarqueront que cette munition rare, avec les armes qui la chambrent, sont classées en catégorie C car aucune arme officielle n’a vraiment utilisé cette cartouche dont la production a été stoppée il y a plus d’un siècle. Bien sûr, la grande marque du cours Fauriel ne pouvait manquer d’adapter, avant 1914 au 8 mm, un Lebel « Africain » un peu plus long que le réglementaire 86/93 à la fois en mousqueton et en carabine. A la place de la baïonnette réglementaire, (en cas de dernier recours bien dérisoire -mais on se rassure comme on peut- contre la charge des lions  furieux ?), on lui adaptait un couteau de chasse à lame de 22 cm, en fait, une extrapolation de la lame qui, auparavant, prolongeait le fusil Gras de 1874 dont on ne savait plus que faire dans les arsenaux ! 

Prochain envoi : l'arrivée...explosive de Nobel !