Plus qu’un épisode dans cette série de cinq : arrivent des poudres modernes que nous connaissons tous.

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Tout n’était cependant pas rose. La poudre B avait encore des problèmes de stabilité, de stockage long, et on lui doit quelques catastrophes comme l’explosion navrante de deux cuirassés (Iéna en 1907) et Liberté ( en 1911), mais le processus s’améliora avec des versions beaucoup plus sûres inventées dès 1900 comme la BPF1 vue plus haut qui fut utilisée jusqu’à la fin des années soixante et encore présente sans doute dans quelques tiroirs de nos jours…Parler de la poudre sans fumée en France ne doit pas nous faire oublier non plus une invention développée dans notre pays en 1887, mais par un Suédois qui vivait à Paris à l’époque, la Ballistite d’Alfred Nobel.  Inventeur  entre autres, de la fameuse « dynamite »   où la base inerte est remplacée par une base active de nitrates et de chlorates (1860), fabricant d’armes, vivant à Paris dès 1873, il travaillait lui aussi sur les poudres sans fumée depuis 1879, et soumit quelques mois seulement après la découverte de Paul Vieille cette nouvelle poudre, combinaison de parties égales de nitroglycérine, de nitrocellulose, stabilisés dans une solution de camphre.

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Assez mauvais joueur, il estimait son invention  supérieure à celle de Paul Vieille qu’il accusait d’avoir fait jouer ses amitiés politiques pour l’emporter. Il partit donc commercialiser (en 1889) son invention mirifique en Italie où l’industrie du macaroni et ses machines à couper la pâte retrouvèrent curieusement une nouvelle jeunesse à faire des fils… de ballistite ! Une campagne de presse (l’affaire Dreyfus arrive 1894-1906) l’accusa d’avoir espionné notre héros national et de lui avoir volé sa recette magique, le taxant de « traître à la patrie »…même s’il  était étranger et vivait en France depuis 17 ans ! Vexé, il partit s’installer à San Remo où il continua d’expérimenter pour le reste de sa vie et vendit sa ballistite aux anglais (Abel et Dewar) qui, en apportant quelques petits changements, en firent la Cordite du fait de sa forme filamentaire. Ils utilisaient la vaseline, meilleur stabilisateur au lieu du camphre, et surtout plus de nitroglycérine dont il nous faut ici un peu parler.

Celle-ci s’obtenait en versant goutte à goutte un corps gras dans un concentré d’acide nitrique et sulfurique. Ce liquide jaunâtre et huileux, détonant au moindre choc (c’est le thème du fameux film de Clouzot « le salaire de la peur ») était utile en milieu minier (1), mais ne fut jamais employé en tant que tel sur le plan militaire ou pour les munitions. Il entra néanmoins dans la composition de nombreux explosifs.  Nobel s’insurgea contre le détournement de son brevet, l’affaire traîna à la Chancellerie jusqu’en 1892. Il perdit, fit appel jusqu’à la Chambre des Lords où il perdit encore en 1895. Malgré tout, Nobel réussit à placer sa ballistite un peu partout (Allemagne, Suède, Norvège), tandis que la France et ses amis (USA, Russie) employaient la poudre B,  la cordite pour sa part s’implantant dans tout l’Empire britannique.

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Ce petit tour d’horizon ne peut se terminer sans parler de quelques explosifs issus de cette période fertile en inventions tout à la fois détonantes et détonnantes : la mélinite inventée par un fabricant de jouets, Jules Turpin qui avait découvert que l’on pouvait faire fondre sans danger au bain marie d’huile, l’instable acide picrique ou trinito-phénol. Assagi, le mélange fut distingué en 1884 par la direction des poudres pour garnir les obus et fournir un explosif très brisant utile pour la destruction des retranchements. Par contre ses propriétés étaient assez similaires à un explosif dont on voit encore assez souvent le nom sur le culot de nos cartouches, la Cheddite.  

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 Fabriqué à Cheddes en Savoie il s’agissait d’une réactualisation de la découverte un siècle plus tôt (1788) par Berthollet du chlorate de potasse (en faisant lentement barboter du chlore gazeux dans une solution concentrée et chaude de potasse) qu’on pensait alors substituer au salpêtre pour faire de la poudre noire. On réussit à le stabiliser en y ajoutant de l’huile de ricin, du dinitrotoluène, de la nitro naphtaline. Sous bourrage, ce qui est le cas pour les cartouches amorcées au fulminate de mercure obtenu par traitement de ce métal à l’acide nitrique puis l’alcool éthylique, il était supérieur à la mélinite. D’ailleurs, puisque nous parlons des amorces et quelques noms susceptibles de raviver quelques souvenirs chez nos vieux chasseurs, signalons que c’est en 1926 que virent le jour les amorces Synoxid en remplaçant le mercure (responsable de l’altération des canons) par le styphnate de plomb. Tunet  a ressorti, il y a quelques années  une série « vintage » dans ce style d’avant-guerre sous le nom connu  d’Anoxyd, dans le look des cartouches d’autrefois à « bourre rose »  qui fera sûrement bientôt  un beau « collector ». Ce, dans la tendance actuelle qui est à la suppression des métaux lourds remplacés par des composés organiques dans toutes les amorces : marquages SX pour le Sintox, LF (lead free ou « sans plomb ») chez CCI, CF (clean  fire, « feu propre ») chez Speer et Hirtenberger.

1/ Elle était dix fois plus puissante que l’ancienne poudre noire à mine, et c’est grâce à elle qu’on commença à pouvoir percer les plus grands tunnels européens comme celui du Mont St-Gothard dans les Alpes .

A suivre dernier épisode : la poudre T et ses sœurs modernes.