Vous en conviendrez il y a bien d’autres faire-part  de décès moins cocasses que celui dont je veux vous parler aujourd’hui. C’est un coup de vent inopiné dans un grain, lors d’une partie de pêche au large de Cézembre, qu’il est parti mon fidèle compagnon, mon vieux chapeau !

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Ah, il en avait pourtant connu des intempéries, des averses de novembre, aux  étés torrides de la belle saison. Dans nos relations comme dans tout couple, ce fut parfois tendu avec des hauts et des bas quand, infidèle, je lui préférai pour aller au pigeon, une petite casquette à visière, ou selon le standing de certaines battues invitantes, contraint et forcé de céder au dressing-code de la casquette en tweed. Mais sa plasticité naturelle, permettait parfois, le rond passé, à la première ondée, ni vu ni connu, au fond des bois, de le ressortir du carnier pour le porter au poste.

Quoiqu’il en soit, il était le plus souvent la couronne de son porteur, lui conférant allure et dignité, toutes qualités seyant à celui que, d’un seul coup d’œil, outre quelques rides et la barbe (plus sel que poivre d’ailleurs) achèvent de donner au bonhomme l’allure familière, altière et bonace, du « vieux chasseur ». Un peu comme autrefois où sous l’habit militaire, le vétéran blanchi sous le harnois,  affichait  la silhouette rassurante, et l’inaltérable « calme des vieilles troupes ».

Objets inanimés avez-vous donc une âme ? Ce modeste galure avait forgé la sienne au fil des ans,  des plus humbles tâches comme celle consistant à trimballer les cèpes, les noisettes, les châtaignes à celles plus nobles quand il s’ornait fièrement de la brisée, ou de tous les colifichets que la saine camaraderie concède aux bonnes oeuvres de l’amitié cynégétiques : insignes d’amicales diverses, des joyeux chasseurs de bécassines à l’épinglette de la « grande meute », voire le plumet ramené de Bavière par un ami prévenant.

« Péri en mer » comme un vieux matelot, il en avait gardé une sorte de visage buriné avec ses deux semblants d’ yeux plissés et malicieux, le premier obtenu au terme d’une battue fastueuse, dans les hourras d’après-boire, quand il fut lancé en l’air au moment où quelque joyeux compagnon à qui on parlait sans doute de « poule » faisane crut entendre… le « pull » familier du ball-trap ! Le second lui troua la coiffe lors d’une séance de réglage de balles franches où une Sauvestre et surtout un compagnon facétieux l’ayant placé bien en vue un peu à l’écart du but  finit… de lui ouvrir, pour de bon, les deux yeux ! Ce qui lui fit même, à l’opposé, toute pudeur confondue, un semblant  d’ orifice naturel de sortie illustrant (car la fameuse balle-flèche était arrivée de travers)  le fameux adage (« il est ni rond ni carré, ni pointu il est ovale, mon trou de… »)  traditionnellement  accolé à  la grande cité suisse alémanique de Bâle…

Le vieux baroudeur aurait pu comme beaucoup de ses compères s’estomper de sa belle mort, après une paisible retraite pendu à un vieux clou au fond d’un humide cellier, et tenir compagnie à d’autres vieilles nippes usées du même acabit. Non, voilà,  il a préféré tomber au combat, celui contre les éléments, passant par-dessus bord comme un vieux bosco lors d’un coup de tabac dans les atterrages de Terre-Neuve. On peut imaginer qu’il finira par coiffer au fond de l'onde, un majestueux polype afin, pour ce dernier, de saluer comme il se doit   le frétillant passage du bar (le poisson hein !) et de l’éperlan, ou servir de palais fastueux, au roi des bigorneaux.

L’habit, et bien sûr le chapeau, ne font pas le moine ni le chasseur d’ailleurs, comme on dit. Le Nemrod prévoyant a toujours plus d’une corde à son arc, et quelques casquettes de réserve qui feront ma foi, encore parfaitement l’affaire. Mais à ce vieux bitos s’attachaient tant de souvenirs et  de jours heureux, qu’il mérite bien ce…de profundis…en forme de requiem !