L’épisode fait partie de la légende de l’histoire armurière quand le génial inventeur J.M.Browning proposa en 1898, au patron de Winchester Thomas Benett les plans du fameux Auto 5. Ils travaillaient ensemble depuis une bonne vingtaine d’années et Benett comprit vite le potentiel de l’arme, au point qu’il mit immédiatement sur le projet une batterie d’avocats sur les brevets pour, au minimum, bloquer la concurrence. Mais ça coinça sur les exigences de l’inventeur, notamment des avances sur royalties, et un pourcentage sur chaque arme vendue où Benett put craindre un précédent par rapport à tous les inventeurs avec lesquels il traitait habituellement.

JMB coupa court à ces atermoiements, vint récupérer à Newhaven (Connecticut) son prototype, les plans, et surtout les contrats on le devine particulièrement gratinés pensés par les avocats de l’entreprise. On connaît la suite : il fila à Liège proposer à la FN Herstal sa trouvaille avec le succès que l’on sait : quatre millions d’exemplaires vendus en presque un siècle, de 1903 à l’orée de l’an 2000 ! Mais ce qui est moins connu chez nous, c’est qu’en raison des taxes de protectionnisme américain, la FN fut obligée de se tourner aux USA vers le concurrent direct, Remington (puis Savage) pour sortir en copie conforme un « modèle 11 » immédiatement réussi puisqu’il en fut vendu 600000 jusqu’après-guerre en 1948.

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Winchester qui se devait de réagir mit en lice ses meilleurs ingénieurs…pour contrer l’offensive, mais ils butèrent…sur le nœud gordien des brevets concoctés par leurs propres juristes ! Le technicien Thomas Johnson qui s’y colla ne pouvait conserver  que le seul principe général du long recul, mais pas le petit levier de culasse qu’on connaît tous, ni les fameuses bagues de friction qui ont fait la renommée de ce système. Il le reconnaissait d’ailleurs avec humour : il lui fallut bien dix ans pour contourner les subtilités juridiques concoctées par sa propre entreprise ! Il dut employer notamment à la place des rondelles métalliques de friction, des pièces en fibre qui non seulement devaient être remplacées périodiquement, mais surtout se décomposaient au fil du temps amenant un recul de tous les diables qui finissait par esquinter la crosse. Néanmoins (voir photo ci-dessus à g.) il y avait un certain air de famille entre les deux armes : on reconnait bien le fameux Auto 5 à sa « bosse » en dessous.

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Par ailleurs, le système de réarmement, particulièrement biscornu, amena les premiers accidents. Il s’agissait, en fait, d’empoigner le milieu du canon où une zone guillochée de préhension était prévue voir cliché ci-contre à dr., à pleine main, et de le faire reculer pour faire monter une cartouche. Bien sûr, des petits malins trouvèrent plus facile d’effectuer la manœuvre en appuyant le bout du canon sur la botte…au risque de faire un trou dedans et de perdre quelques orteils ! Pire, certaines cartouches (à l’époque en carton ne l’oublions-pas) gonflant à l’humidité et bloquant le cycle, les plus résolus…et imprudents…calaient la crosse contre un mur ou par terre pour forcer à deux mains au risque d’en perdre soit la tête, soit la vie, voire les deux à la fois !

Les ventes de 1911 à 1917 ne purent jamais atteindre les 100 000 exemplaires, et ne reprirent ensuite que quelques années de 1919 à 1925. Il fut taxé par la presse US de « pire semi auto de tous les temps », et même de « faiseur de veuves » !  Ce 5 coups fait en 12-16-20-28 ressemblant de loin à son illustre concurrent et au clone de chez Remington était néanmoins plus léger et mieux équilibré, et ses problèmes récurrents de crosse -à quelque chose malheur est bon- incitèrent Winchester à lancer des recherches pionnières en matière de noyer et hêtre stratifié qui purent resservir ensuite pour d’autres productions. Cette vieille arme excentrique est intéressante ne serait-ce que pour constater tous le jus de crâne qui fut nécessaire pour contourner tous les brevets protégeant l’Auto 5.

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 Les collectionneurs de ce dernier d’ailleurs ne s’y trompent pas pour admirer …au fond d’un coffre-fort le plus souvent, ce concurrent malheureux de leur arme de prédilection. Certains, de nos jours, sont même parvenus grâce aux technologies modernes à le doter de pièces de friction acier, plastique haute résistance ou kevlar, mais sans pouvoir vraiment améliorer le maniement de sécurité qui reste redoutable. Il est en effet préférable si on arrête la chasse en cas de bredouille, de tirer tout le magasin…plutôt que d’effectuer la fastidieuse et dangereuse manœuvre du canon illustrée ci-contre à g. qu'il fallait effectuer à chaque fois pour faire monter une cartouche ! Et, pour la même raison, une fois chargé, difficile de savoir où on en était…sinon   se remettre de nouveau en danger en trifouillant le canon d’avant en arrière ! En 2005 encore, cinq collectionneurs, et deux policiers bien dubitatifs devant cet engin qu’ils ne pouvaient connaître (fin de production en 1925 on l’a vu) arrivèrent à se blesser, de même que, plus récemment encore, un armurier face à une arme tellement bloquée qu’il dut forcer à deux mains en empoignant le canon…et y perdit un doigt !

Winchester qui avait donc raté la vague des premiers semi-autos, ne revint sur le marché que bien plus tard, et encore en tâtonnant pas mal comme nous venons de l’expliquer dans l’envoi précédent, avec les modèles 50 et 59 après-guerre, et enfin le 1400 cette fois bien plus abouti.