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25 mai 2024

"Scout rifle" : le fusil d'usage général...dont personne n'a besoin ?

Ou comment d’une bonne idée de départ, élaborée progressivement dans la confusion, est sortie en 1995 une arme emblématique chez Steyr, qui a fait timidement école, et dont l’image est de nos jours brouillée du fait d’ériger en dogme un compromis impossible à assurer de nos jours. Le concept du fusil « d’éclaireur » militaire-chasse-polyvalence est dépassé : même en Ukraine, les « scouts » ne se déplacent pas en solitaires derrière les lignes ennemies, ils les surveillent depuis leurs tranchées avec des drones !

La théorie simplificatrice du fusil « à tout faire » n’était pas nouvelle quand Jeff Cooper (1) a commencé à la mettre au clair dès 1966 dans « Guns and Ammos » car Grancel Fitz (2) la prônait pour la chasse autour du 30-06 et des carabines légères, mais sans y impliquer la vision romantique du solitaire affrontant un monde inconnu et hostile. Influencé par ses lectures, et notamment du personnage (ci-dessous à dr) de Frederick Russel Burnham (3) il succomba au fantasme africain de cette génération et l’idée « coloniale » naïve qu’un homme seul à la tête de sa colonne de porteurs, bien équipé et léger au caractère bien trempé, pouvait s’imposer au bout du monde face aux bêtes sauvages, et éventuellement quelques tribus agressives équipées de sagaies…Maintenant il se ferait tailler en pièces…car elles ont, à la place, des AK 47 !

Son concept établi dans le marbre en 1997 autour d’une dizaine de points sur lesquels nous allons revenir, avec son ouvrage célèbre « The art of the rifle » évolua constamment car il affronta à peu près au même moment (1985) celui des carabines légères NULA (New Ultra Light Arms) de l’armurier virginien Melvin Forbes (4). Cooper (ci-dessous à g.) avait été influencé par le succès du model 94 en 30-30 qu’il possédait et qualifiait « d’appareil splendide » et démarra dès 1966 sur base Remington 600, et affina son cahier des charges autour de deux conférences en 1983-84 dans son ranch de l’Arizona où s’ébauchèrent les premiers prototypes.

Il y eût même un début de collaboration avec Melvin Forbes qui aboutit seulement à deux carabines visibles aux Shot Shows de Las Vegas 87-88, dont une pour le rédacteur en chef de Guns et American Handgunner Cameron Hopkins, mais en 350 Remington Magnum et non en 308 Winchester. L’association capota car impossible à gérer entre un ancien militaire, entraîneur leader d’opinion plein d’idées mais qui avait besoin d’industriels pour les faire aboutir, et un armurier-chasseur dont le concept était déjà au point : crosses légères, détentes Timney, et qui abhorrait le scope avancé. Cooper lui-même tâtonnait pas mal, déjà sur le poids final : 3 livres ou moins en 1989 ; 3, 17 livres en 1990 ; une « arme légère » possible jusqu’à 3,5 livres en 1994 alors que les contacts avec Steyr étaient déjà bien avancés (5).

C’était un des principaux points avec la taille (1 mètre), la bretelle rapide pour transport et aide au tir, le chargeur amovible, la plupart des autres étant discutables. Le scope avant heurtait les tenants d’un look traditionnel et obéissait à l’application militaire : tirer les deux yeux ouverts pour maîtriser l’environnement immédiat avec grossissement fixe pas trop fort (X4). Le « décalage » permettait aussi le chargement rapide par le haut du « scout » en maraude : un tir, un coup au but, et disparaître dans le décor avant d'être repéré. Cet « éclaireur » ancêtre dans l’imaginaire collectif du « Navy Seal » actuel, devait être un soldat-chasseur débrouillard et furtif qui n’a plus cours selon la critique du major John Plasters : tout comme les snipers, il aurait maintenant besoin d’une arme de secours à haute puissance de feu pour se défendre si l’embuscade tourne mal comme on l’a vu en Afghanistan à Uzbin (août 2018) ! Pour la chasse, outre le déséquilibre que cette visée avancée amenait, à une époque où les points rouges n’étaient pas disponibles, et les lunettes à grossissement variable pas encore généralisées, des visées parasites apparaissaient au moment où la luminosité est basse sur l’horizon, aube et crépuscule, moments privilégiés où, malheureusement opèrent le plus souvent les chasseurs.

L’action elle-même évolua : n’importe laquelle pourvu qu’elle soit fluide et fiable, finalement à verrou, mais le semi-automatique encore lourd était plutôt écarté pour des raisons de légalité d’emploi, particulièrement en Afrique que d’utilité. Cooper était en effet l’animateur de cercles d’utilisateurs où cette fonction, dans les armes de poing, l’emportait sur les revolvers. Le calibre 308 s’imposa aussi pour des raisons de disponibilité et entrait dans le critère d’élimination de toute menace d’un poids de 1000 lb au premier coup, mais évolua aussi entre 243, 7/08, et finalement une munition spécifique (376 Steyr) pour la carabine autrichienne (vue ci-dessus). Le 6,5 Creedmoor, mettrait aujourd’hui tout le monde d’accord côté poids-puissance ! Quant à la précision requise de 3 coups sur 4 pouces mini à 200 mètres elle ferait aussi renvoyer illico sous garantie une carabine neuve à l’usine…

Le contexte s’explique aussi par l’époque où les firmes qui, après 1964 pour des raisons d’économie, produisaient des carabines à alimentation médiocre, purent grâce à la forte personnalité de l’ancien colonel des Marines, à son style d’écriture et de pensée percutants, faire sortir de la route la personnalisation des innombrables surplus militaires à alimentation contrôlée, mais encore lourdes auxquelles pouvaient s’atteler pas mal d’armuriers habiles. L’explosion du second marché sur la plate-forme AR 15-AR 10 de pièces légères pour en faire des armes maniables changea aussi la donne. Le premier critère de ces « armes noires » (6) était à 90% la home defense contre pillards, émeutiers, maraudeurs et autres fauteurs de troubles, puis le « plinking » ou tir récréatif, et en dernier lieu la chasse ! Le chevauchement tir-chasse en deux décennies, s’était peu à peu estompé, et les passionnés de tir considéraient la chasse comme un aspect secondaire de l’arme.

Le « rifle scout » entra alors dans une zone grise et indéfinie entre fusil pratique et d’usage général, même si derrière la firme autrichienne, les « majors » suivirent peu à peu (7) mais, timidement, chacun à sa sauce, brouillant encore plus un message que les tenants du dogme (8) tendent cependant à tenter de faire revivre avec comme dernier avatar le « C.U.R. » ou Conditionnal Utility Rifle. Il est défini par Richard Mann dans « The scout rifle study » comme un fusil toujours léger et puissant certes, d’usage général seulement là où il y en a besoin, et non partout dans le monde. Un peu comme les chiens dits polyvalents, mais qui peuvent être utilisés différemment selon certains besoins locaux : voir par exemple les retrievers qui poussent aussi les sangliers dans le Bourbonnais, ou les drathaars, au départ chiens d’arrêt à tout faire, mais qu’on peut aussi spécialiser, de la bécasse à la bête noire.

Stupide en tant que militaire, joli court et pratique pour l’amateur d’armes lambda, le « scout rifle » passe encore à la chasse entre fusil « de montagne » ou « de guide », et semblait une solution ingénieuse à un problème en fait inexistant sinon fantasmé il y a presque un demi-siècle, une sorte d’arme post-apocalyptique pour tout à la fois défendre le "front intérieur" cher aux survivalistes et remplir la marmite. Aux USA il surnage sans doute plus qu’en France à cause des surdoses d’AR 15 qui ont envahi ad nauseam, jusqu’à l’univers des chasseurs, les « hogs » et autres « razorbacks », ayant plus prosaïquement remplacé d’hypothétiques zombies !

1/ Voir archive du 1/1/19.

2/ Voir archive du 6 novembre 2020.

3/ F.R. Burnham (1861-1947) éclaireur des guerres indiennes dès l’âge de 14 ans, mercenaire pour les Britanniques dans les guerres de l’Afrique australe et contre les Boers, rencontra dès 1896 Robert Baden-Powell et influença fortement l’aspect « bushcraft » du mouvement boy-scout né en 1908. Ami du président Teddy Roosevelt, il prononça en 1931 l’allocution de l’inauguration du Mont Baden-Powell en Californie où, depuis 1951 une montagne toute proche porte aussi son nom.

4/ Voir archive du 16 février 2022.

5/ Les contacts furent établis dès 1989, mais les premiers travaux ne furent lancés qu’en 1993, la firme autrichienne ne pouvant mener en même temps ce projet et ceux des carabines modèles L et SBS. Cooper se déplaça en personne en Europe en 1995 pour tester le premier prototype.

6/ Par leur couleur générale, mais aussi car elles sont souvent employées dans les tueries de masse qui désolent le continent nord-américain.

7/ Après Steyr en 1997, Ruger s’y attela en 2011 sur base de modèle 77 en 308 (mais aussi en 350 Legend et 450 Bushmaster, entorse donc au principe), Mossberg (modèle MVP) et Savage (sur modèle 10) suivirent en 2015, mais il en existe aussi à levier de sous-garde (Winchester Timber Scout), et la Tikka T3 « Arctic » équipe par exemple les Rangers canadiens.

8/ Voir le site scoutrifle.org qui lui est consacré.

 

 

 

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