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28 février 2026

Les d'Enneval : des loups normands...à la Bête du Gévaudan !

Cette énigme historique, drame qui dura quatre ans, au beau milieu du XVIIIè siècle, a fait l’objet de beaucoup d’interprétations mais assez peu au seul niveau cynégétique, car il s’entremêle beaucoup avec des considérations militaires, ce qui était normal à l’époque puisque comme le notait Goury de Champgrand en 1773 « les chasses sont toutes les sortes de guerres que l’on fait aux animaux, tant dans les airs, sur terre ou les eaux ».

Le chevalier de Folard ne disait pas autre chose voyant la chasse comme une « école du coup d’oeil militaire », il n’est donc pas étonnant que tous les protagonistes de l’affaire aient pratiqué le mélange des genres où ce fut la chasse qui, finalement, eût quand même le dernier mot. De ce côté, les d’Enneval, père et fils (62 et 32 ans au moment de l’affaire) portèrent le plus loin la réflexion pour dire que ce n’était absolument pas un loup, mais sans doute un ou plusieurs hybrides dressés. Déjà étudiée ici (1) il faut résumer l’affaire à cinq grandes périodes, la leur, en troisième position, étant à la charnière pour la compréhension du phénomène.

Officiellement tout démarra le 1er juillet 1764 à la mort de Jeanne Boulet à St-Etienne de Lagdarès, mais il y en eût sans doute plus tôt, en gros 7-8 décès jusqu’en septembre. On ne peut pas dire que les chasseurs locaux restèrent les bras croisés, le syndic (2) du diocèse de Mende Etienne Lafont y envoyant immédiatement Mercier et douze fusils, puis Claude Farges et ensuite, toutes les bonnes volontés motivées par les primes commençant à arriver de partout. C’est l’ampleur des attaques (déjà 13 morts) en novembre qui obligea à solliciter l’aide de l’Armée, les 57 dragons de Duhamel (dont 17 montés) soit les meilleurs éléments des compagnies, bons tireurs et aguerris à la guérilla des embuscades contre les Camisards, pour l’encadrement des grandes battues monumentales à venir, en plein hiver.

Ne donnant rien (33 morts au départ de Duhamel en mars 1765), la Cour, alarmée tout l’hiver et dans une situation politique compliquée après la défaite dans la guerre de Sept Ans, tenta sans doute d’intervenir discrètement avec l’aide d’experts à l’échelle du royaume comme les d’Enneval, père et fils. Jean-Charles de Vaumesle d’Enneval (1702-1769) était le grand louvetier de Normandie, mais si on veut un « privé », un peu comme nos lieutenants de louveterie actuels (3) commissionné par le grand louvetier royal, le comte de Clamarens. Il était secondairement louvetier de la capitainerie royale du haras du Pin commandée par le chevalier de Garsault, mais dont le directeur était le marquis de Briges…originaire du diocèse de Mende où avaient lieu les attaques ! Ce dernier dût lui parler des difficultés du pays, et, comme par hasard, il se rendit au même moment sur place soi disant  pour régler des problèmes de succession…Donc, on peut penser que tout cela était lié car on ne pouvait pas confier la protection contre les loups des précieux étalons du haras du Pin à un amateur, et c’est donc ce véritable « pro » du loup qui fila là-bas avec son fils pour régler discrètement l’affaire.

 

Cette intervention « en douce » permettait à Louis XV de ne pas trop s’impliquer officiellement au départ et de tenter d’étouffer dans l’œuf ce problème encore mal cerné, vu de Versailles, de « loups carnassiers » comme on disait à l’époque où les « bêtes dévorantes » défrayaient la chronique du royaume deux ou trois fois par siècle. Accompagné de son fils Jean-François (4) qui était aussi son second d’équipage et mis opportunément à disposition par l’armée, il avait occis des milliers de loups de la forêt d’Eu, dont le comte était le gouverneur de la province du Languedoc voisine du Gévaudan donc sans doute assez bien informé de ce qui se tramait au Nord de chez lui. Les d’Enneval arrivèrent le 28 février, mais sans leurs chiens, Duhamel encore motivé, tentant de s’entendre avec eux, et chassant de son côté jusqu’à mi-mars avant de recevoir l’ordre de regagner ses quartiers à Pont-St-Esprit, début avril.

Les d’Enneval étaient contre les grandes battues, ne voulaient pas de concurrents, escomptant plutôt rembûcher et lancer selon la procédure classique pour faire coiffer par des grands mâtins, ici en l’occurrence six grands danois plus deux autres (dont un en cours d’achat) prêté par leur ami, le comte de Montesson premier louvetier du Perche. Des « locaux » vinrent à la rescousse, envoyés par le sire d’Auriac : trois « fines gâchettes » les frères de la Fayette (rien à voir avec le libérateur des « Insurgents » américains), un médecin pour panser les plaies éventuelles, le chevalier de Montluc trois piqueux et une petite meute de chiens dits  « aboyeurs ». Il s'agissait de courants, mais n’ayant rien à voir sinon lancer, avec les dogues ou « vautres » (d’où le « vautrait » des équipages de sangliers) qu’on découplait à vue, tout à la fin. L’équipement des louvetiers, contrairement au courre, comportait des armes à feu : pistolets d’arçon et armes « de botte » dont même les valets étaient parfois équipés car hormis même le danger inhérent au grand canidé, il fallait très vite éliminer les nombreux animaux enragés risquant de contaminer les meutes. Les munitions étaient au diapason : chevrotines, « postes » à loups combinant balles franches et ballettes, voire « lingots » de bon plomb. Tout ça avec fort poids de poudre noire mais  armes pas trop précise passés cinquante mètres.

Contre les battues qui alignaient trop peu de tireurs (150 pour 4500 traqueurs le 11 février), ils finirent par y venir, en organisant huit jusqu’à leur départ le 18 juillet 1765, où cette fois, le Roi mit enfin le paquet en envoyant son porte-arquebuse en personne, Antoine de Beauterne avec les chiens de la louveterie royale et une ribambelle de gardes de la forêt de Rambouillet, du prince de Condé, ou du duc d’Orléans. On peut penser que « pour la galerie » on fit tuer à ce personnage considérable de la Cour, un grand loup (peut-être celui qui avait été offert par le tsar et observé à Versailles par Buffon ?) bien loin de là en Auvergne au bois des Chazes le 20 septembre 1765, puis on laissa ensuite les locaux se dépatouiller de l’affaire jusqu’à l’épilogue deux ans plus tard, du 19 juin 1767. On était déjà rendus à 54 morts, et une bonne vingtaine allaient suivre : entre 88 et 120 selon les sources.

Les d’Enneval ne furent pas désavoués (5) mais avaient finement remarqué plusieurs choses. Leur premier piqueux vit que la Bête était parfois accompagnée d’un étrange chien à queue « retorte », qu’elle rembûchait souvent autour du Mont Mouchet et de la forêt de la Tenazayre où elle fut tuée finalement par Jean Chastel au terme de la plus étrange des battues le 19 juin 1767 (6). Ils soutinrent toujours que ce n’était pas un loup, mais un hybride de 58 kg, thèse reprise par l’expert qu’était à l’époque Magné de Marolles (7), confirmée par le rapport du notaire royal Marin au château de Besque le lendemain et seulement retrouvé en 1958 aux archives nationales. Ce qui met définitivement fin à l’énorme littérature sur la question polluée en plus de nos jours par toutes les polémiques entretenues par les illuminés de tout poil (8) mais surtout les écologistes autour du loup et de son utilité prétendue dans notre environnement actuel, notamment pour réduire la prolifération du sanglier.  Encore une chimère...

1/ Nous avons traité l’aspect plus particulièrement cynégétique que « faits divers » de l’affaire en quatre épisodes à partir des archives du 3 mars 2015.

2/ Etienne Lafont (1719-1779) syndic du diocèse de Mende était un subdélégué de l’Intendant, une sorte de sous-préfet si on veut.

3/ Et dans la même situation rapport à la louveterie royale que le marquis d’Apchier quand il déclencha la battue qui mit fin à l’affaire.

4/ Jean-François de Vaumesle d’Enneval (1734-1795), écuyer, capitaine au Régiment des Recrues, était un héros de la bataille de St-Cast (septembre 1758) où le duc d’Aiguillon, mit en échec un débarquement anglais qui laissèrent 3000 hommes sur le carreau aux alentours de St-Malo. Paradoxe, il fut fusillé après l’affaire de Quiberon, débarqué cette fois avec les Anglais !

5/ Le père chassa peu après avec le Roi en forêt de Compiègne avec qui il put donner tous les détails de son action, il reçut 350 livres de dédommagement, fut décoré en 1771 de l’ordre de St-Louis, mais ne parvint pas avec son ami le comte de Montesson à finaliser un projet d’association de toute la louveterie Perche-Normandie-Maine.

6/ Battue déclenchée, par le jeune marquis d’Apchier (19 ans !) peu avant minuit pour seulement 12 fusils, et un bois de plusieurs milliers d’ha, la Bête, arrêtée, miraculeusement tuée d’un seul coup de fusil, par un seul posté qui lisait les psaumes, et en ayant eu le temps d’enlever ses lunettes…

7/ Gervais François Magné de Marolles (1727-1795) est l’auteur du premier essai sur la chasse au fusil (1781).

8/ Les thèses les plus farfelues ont été évoquées : une hyène, un glouton, un gorille,  un "serial killer", voire des extraterrestres dans le style de la récente série hollywoodienne « Predator » !

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