1932 : les armes du "trappeur fou" de la Rat River
Pour clôturer ce cycle estival et se rafraichir un peu les idées en ces temps de canicule et de sécheresse, rien de tel qu’un voyage dans les Territoires du Nord-Ouest canadien, dans le blizzard, par moins 40° et ce qui reste une énigme : qui était le trappeur mal luné qui, sans traîneau ni chiens, tint près de deux mois en haleine les forces de police des deux états ? Il fallut même un avion pour en venir à bout !
/image%2F0404899%2F20260817%2Fob_ab67f6_712izmkuqil-ac-ul600-sr600-600.jpg)
L’affaire démarra de manière banale avec un individu hirsute qui débarque le 9 juillet 1931 à Fort Mac Pherson en descendant la rivière Peel sur un radeau de fortune en rondins déclarant avoir tout perdu…mais avec quand même les moyens de vite se réapprovisionner, et en sus, d’acheter un grand canoë qu’il manie en expert à la grande surprise des autochtones. Evidemment un tel personnage répondant au vague nom de Albert Johnson (1) qui dénote dans le paysage est immédiatement contacté par la Gendarmerie royale canadienne, et le « mountie » Edgar Millen sans pouvoir en tirer trois mots, lui signale qu’il lui faut impérativement un permis pour piéger (2).
Quelques mois plus tard, en décembre arrivent les premières plaintes, les gens des premières nations retrouvent, près de sa cabane leurs lignes pendues aux arbres, et les agents King et Bernard le 28 décembre, vont aux nouvelles : la cheminée fume, l’homme est là mais refuse d’ouvrir. Sans mandat rien n’est possible et on les imagine plutôt furibards avec 128 km à faire dans la neige pour aller chercher le fameux sésame ! Inutile de dire que le 31 ils reviennent en force à quatre, mais l’ermite…tire à travers la porte blessant grièvement l’agent King touché en pleine poitrine. Il sera sauvé par son collègue Mc Donnell qui, vidant son traîneau et l’allongeant dessus, fera les 130 kms vers l’hôpital le plus proche en 20 heures là où ça nécessitait habituellement trois jours, dans une tempête de neige effroyable.

Là, branle-bas de combat, le 9 janvier 1932 c’est une véritable expédition qui se met en marche : 9 hommes dont un guide Inuit, 42 chiens sous la direction de l’inspecteur Alex Eames. La cabane est isolée, pas trop facile d’approche à couvert. Le forcené tire immédiatement et commence un siège épique de 15 heures car on se rend compte que sa cabane est plutôt un fortin où a été creusée, l’été précédent, une vaste fosse ménageant des meurtrières au ras du sol. Par moins 48° il repousse tous les assauts, et on doit se résoudre à lui balancer un paquet de dynamite qui fait s’effondrer le toit et on se rue à l’assaut pour le trouver toujours debout, une arme dans chaque main ! En fait (voir ci-dessus) en sus de sa carabine Savage 99 (3) en 30-30, il s’agit d’une single 22 LR Winchester à crosse et canon sciés, et un calibre 16 Iver Johnson traité de la même manière. Epuisés, les policiers doivent se retirer, pour revenir le 14, cette fois avec des moyens considérables…mais l’oiseau s’est envolé !
La traque se met en place sur un territoire immense avec 8 agents, 11 pisteurs Inuits, mais, sans traîneau ni chiens, le fugitif ne peut être allé bien loin. Le 21 janvier il semble avoir disparu, mais un pisteur croit avoir entendu des détonations dans le lointain sur la Bear River : il est enfin rattrapé le 30, mais il tue d’une balle en plein cœur l’agent Ed Millen, on l’a vu plus haut, il s’agit du premier policier qui l’avait accosté l’été précédent et accouru là sans doute parce qu’il était le premier capable de l’identifier formellement. Cerné, il s’échappe encore en escaladant une falaise abrupte où personne n’osera le suivre. Ahurissant, il semble vouloir se diriger pedibus, en raquettes vers le Yukon et donc l’Alaska, mais va se heurter à la barrière réputée infranchissable en hiver des Monts Richardson avec un col culminant à 1500 mètres. Le 12 février, de l’autre côté, un coureur indien retrouve ses traces, en plein blizzard…il a franchi ces 140 kms de terrain accidenté, enneigé et par des températures négatives effroyables en trois jours !
/image%2F0404899%2F20260817%2Fob_4d2787_s-l1200.jpg)
C’est la période où l’affaire se médiatise, car les policiers se sont adjoints l’aide de l’aviateur Wop May, un ancien as de la première guerre mondiale reconverti en pilote de brousse et qui avait déjà participé à une chasse à l’homme similaire un peu avant dans l’Alberta voisin. Malgré les conditions atmosphériques qui cloueront souvent au sol son vieux coucou, cette aide sera déterminante non seulement pour repérer le fuyard, mais surtout déposer hommes et vivres en des endroits stratégiques. Face à un tel individu endurant et astucieux il ne faut pas faire n’importe quoi car il mélange ses pistes à celles des caribous, joue du sens de ses raquettes, les enlève pour reprendre une piste plus loin, revenant sur ses pas, sans doute pour envisager tendre des embuscades à ses poursuivants. Il s’aide de sa hache à long manche pour se hisser au faîte des sapins et observer l’horizon, et camoufle habilement ses feux en taillant un abri sous les congères, sa provision de saindoux servant à la fois de carburant en quelque sorte « lampant » et d’assaisonnement pour cuisiner les petits animaux écureuils et tamias, qu’il prend sous la neige.
C’est cette prudente avancée de ses poursuivants qui, le 17 Février 1932, lui sera fatale car trompé sur leur nombre lancé à sa poursuite. Il surveillait, en fait, ce qu’il estimait être le gros de la troupe, en revenant sur ses pas, quand il buta un peu avant midi sur le sergent-chef Hersey qui, en fait, le contournait. Empêtré dans son équipage de traineau, ce dernier mit du temps à réagir quand le fuyard se déchaussa pour filer s’abriter vite fait sur la berge de la rivière Eagle. Arriva immédiatement à la rescousse l’autre traîneau de Joseph Verville, et le tir à longue distance s’engagea, Hersey agenouillé sans protection étant gravement blessé, heureusement vite évacué grâce à l’avion. Le gros de la troupe arrivant, la rive étant trop haute Johnson tenta le tout pour le tout de traverser la rivière gelée pour atteindre la rive oppose moins raide et s’évanouir dans la forêt proche. Pas très loin de réussir, à mi-course, touché à la hanche, il s’abrita derrière son sac à dos dans une crevasse et riposta méthodiquement. Cerné, les poursuivants prenant le temps de s’approcher à distance sous un feu nourri, le touchèrent de six balles, et il était encore en train de recharger, allongé sur le côté, quand la dernière balle lui fracassa la colonne vertébrale.
/image%2F0404899%2F20260817%2Fob_e32bc8_images.jpeg)
Commencèrent les investigations : qui était vraiment cet Albert Johnson ? L’autopsie montra une dentition qui n’était pas celle d’un vieux routard de la frontière, mais plutôt celle d’un citoyen du Midwest. Son âge présumé, tout comme son sang-froid et sa gestion des munitions (4) sous le feu laissait supposer une formation militaire, mais surtout on trouva sur lui une petite fortune en or, et l’équivalent actuel de 60 000 $ dans la monnaie des deux pays, une somme considérable en plein dans la période de la Grande Dépression. Exhumé en 2007 pour prélever de l’ADN l’énigme est loin d’être résolue, la piste la plus sérieuse étant celle d’un immigrant nommé Arthur Nelson, arrivé au Yukon (5) en 1927 dont on perdit la trace en mai 1931, parti vers l’Est, ce trajet de quelques semaines semblant jouable en plein été entre la Beaver River et fort Mac Pherson. Il était dépendant de pilules pour les reins…qu’on retrouva justement sur le fameux « trappeur fou ».
1/ Un patronyme aussi banal que Dupont ou Durand chez nous.
2/ Les peuples des premières nations en étaient dispensés car c’était pour eux un moyen de subsistance.
3/ Voir archive du 20février 2018.
4/ Il lui restait encore 39 cartouches de 30-30, et 84 de 22 LR.
5/ Voir archive du 23 mai 2025.