Grivet, un fameux braconnier
Grivet était né au hameau des Basses-Masures près de Rambouillet aux débuts de la Révolution, forêt amplement braconnée où plusieurs gardes disparurent sans qu’on ne put jamais approfondir le secret de leur disparition.
De parents braconniers connaissant toutes les ruses, à la fin du Consulat seulement âgé de dix ans était déjà signalé comme le plus rusé colleteur des environs. Orphelin, n’ayant appris aucune profession avec tout héritage des bourses, des panneaux, et dix ares de terre inculte que les créanciers n’avaient pas fait vendre parce ça ne valait pas les frais de saisie, il éleva dans cette jungle un repaire inviolable. Il sortait par tous les temps surtout les plus mauvais, habillé de vêtements disparates, aux revers de couleurs différentes. Poursuivi au détour du premier buisson, il retournait sa veste : le garde suivait un braconnier vêtu de vert, il n’apercevait qu’un paysan couvert d’un bourgeron marron.
On le vit déguisé en vieille femme portant sous son jupon un fusil démontable, puis le lièvre tué, quand le garde accourait attiré par la détonation, il ne rencontrait qu’une vieille chargée de fagots. Comme les renards, il exerçait son activité coupable qu’assez loin de sa tanière, et dénonçait même les confrères qui opéraient près de chez lui pour donner le change. Il tirait le faisan au brancher, puis s’associa à d’autres pour travailler « en grand » avec tous les mauvais sujets du pays en y associant des espions chargés de recenser tous les déplacements des gardes. Les chasses collectives mobilisaient des guetteurs, des rabatteurs, des tireurs, des porteurs de pantes qu’il fallait retirer au lever du jour. Tout le gibier était mis en commun et porté sur le passage des diligences allant vers Tours, Nantes, le Mans, Bordeaux, jamais au même endroit, ce qui rendait les prises par les gardes impossibles.
S’attaquant en forêt de Rambouillet au domaine impérial, la réaction fut prompte aussi parce qu’on avait tout à redouter d’une bande d’hommes intrépides, habiles à manier les armes, et vivant dans un mépris continuel des lois (1). On lança à ses trousses les gardes et agents de la Sûreté qui mirent 17 jours à découvrir sa tanière laquelle fut cernée à la nuit tombante par une vingtaine de gardes et policiers. Il n’était pas seul, avec sept associés, dévorant un rôti de quatre lapins cuits sur la braise…mais les fusils chargés près de la cheminée ! On se résolut à entrer en force, mais en ayant pris la précaution avec l’aide d’un bâton de présenter un mannequin de paille grossièrement vêtu d’une veste de garde…promptement percé de huit coups de fusil par les rebelles qui ripaillaient à l’intérieur ! Les gardes entrèrent en force une partie à quatre pattes dans la hutte, les autres tirant au-dessus d’eux et au milieu de la fumée et de la poussière ce fut une lutte affreuse à coups de crosse. Dans un espace restreint où s’affrontaient trente personnes tous les coups portaient, l’affaire fut chaude, plusieurs gardes furent blessés, mais les braconniers furent encore plus maltraités, et Grivet qui, comme chef s’était porté en avant, en plus mauvais état encore que les autres.
L’affaire fut portée devant les tribunaux, Grivet fut emprisonné puis revint au pays mais par suite des blessures reçues dans l’algarade, infirme d’un bras et quasi boiteux. Il voulut reprendre le seul métier qu’il connaissait, mais était tellement surveillé qu’il ne prenait plus rien, la misère ruina sa santé et il mourut en 1842 dans le courant de l’hiver qui suivit sa sortie de prison.
1/ On sortait à peine de l’affaire des « chauffeurs » ou de la bande d’Orgères (1789-1815) qui terrorisa le Sud-Ouest parisien, révélatrice d’un climat d’insécurité lié à l’anarchie de la période révolutionnaire qui dura jusqu’à la monarchie de juillet.


