Le chasseur allemand de 1850
Nous l’avons vu dans l’envoi précédent, la chasse allemande est très différente tant du côté de l’exercice que des mentalités de la chasse hexagonale, du fait d’un historique très différent. L’unité du pays se fit bien plus tard, la chasse moins populaire du fait de la myriade de petits états, mieux encadrée avec des « fraternités » à l’éthique plus forte sous l’influence des sociétés de tir nombreuses et actives.
Il n’est donc pas étonnant que, dès 1850, le loup n’apparaissait plus que de manière sporadique, sinon par l’Est venant de Pologne, et de notre côté, les Allemands d’ailleurs ne se privaient pas de critiquer l’inefficacité de notre système de louveterie datant de Charlemagne. L’annexion de l’Alsace-Lorraine après la guerre de 1870 vit d’ailleurs des cohortes de chasseurs allemands faire le voyage, le loup, à partir de 1890 ayant quasiment disparu de chez eux. Sur le plan de l’armement, n’ayant pas encore de colonies nécessitant vite (voir l’aspect pionnier de l’armurerie britannique de ce côté) de se frotter au grand gibier dangereux, les Allemands furent longtemps fidèles pour les cervidés au chargement par la bouche de balles rondes calepinées de petit calibre. L’Allemagne a rejoint la tendance au gros calibres quand, en 1870 se développèrent les premières cartouches autonomes, l’armurier autrichien Wolfgang Leithner d’Ischl conçut un fusil de traque de calibre 58 qu’employa l’empereur François-Joseph.
Le principe de la balle Minié (1849) était connu depuis longtemps (Delvigne, 1826), mais les fusils Schutzen et Jaeger employèrent quasiment jusqu’à 1898 dans les campagnes des balles de 18 à 25 grammes (278-386 grains) rondes stabilisée par 6 à 8 rayures de torsion lente pour plus de charge de poudre noire 3 à 3,5 grammes (46 à 54 grains). La vitesse était « au pif » de 300m/s, et on zérotait à 60 m, ce qui impliquait de tirer d’assez près, ce qui explique la technique de « pirsch » ou d’affût-approche que l’on connait tous de nos jours. On recommandait 20 tirs de réglage pour obtenir un groupement de 4-5 centimètres à 60 m, ce qui obligeait à tirer bas si on était plus près.
On le sait par Adolph Zimmer (1869), armurier de Dresde, contemporain du lieutenant anglais Forsyth (1861) dans « les fusils de sport et leurs projectiles », l’éthique était bien différente d’aujourdhui : « …blesser c’est tuer. Sur les plateaux anglais et écossais, les chiens sont amenés à abattre les cerfs blessés ». En 1905 encore, alors que le système Lefaucheux était depuis 1875 à son apogée (1), « Die Hohe Jagd » signalait le temps pas si lointain « …où les balles rondes se chargeant par la bouche étaient pour la chasse et les balles pointues pour le tir à la cible ». A cette époque la recherche de l’animal blessé était le principal sujet de conversation entre les chasseurs « …la description détaillée d’une telle quête écoutée avec enthousiasme par tous. Quiconque se montrait dépourvu de compétences dans le suivi était considéré comme indigne du nom de chasseur, quelles que soient ses aptitudes à la traque et au tir ».
L’ancienne règle consistait à tirer uniquement le gibier se tenant à l’écart la tête haute. La trace de sang était l’alpha et l’oméga de tous les tirs « le chasseur expérimenté n’a jamais dérogé à la règle de ne tirer que des animaux de flanc car il savait que seulement alors, l’énergie du fusil était suffisante pour garantir le succès ». L’anschüss marqué « …le chasseur rentrait chez lui et revenait avec un ou plusieurs compagnons de chasse ». On ne poursuivait pas l’animal blessé, pour lui permettre de se coucher, le plus souvent à courte distance, et éviter ainsi de le relancer pour qu’il aille beaucoup plus loin. Mieux encore, on n’hésitait pas à attendre éventuellement le lendemain pour entretenir la forme des chiens sur les pistes froides, ce que permettait, on l’a vu plus haut la disparition des charognards type loups pouvant endommager la venaison.
Après la révolution de 1848, les droits de chasse seigneuriaux ayant été abolis, et le droit de chasse transmis aux propriétaires terriens, le petit gibier déjà grandement entamé par l’occupation napoléonienne, déclina fortement et perdit de ce fait l’aspect « populaire » que l’on rencontre chez nous. Elle se rapprocha du cheval, notamment militaire auquel déjà, Frédéric le Grand accordait une importance exceptionnelle, au point que jusqu’en 1945, l’équitation de chasse fut décrétée obligatoire dans la formation des corps de cavalerie.
Le fil rouge entre la chasse et la guerre, rompu chez nous par la Révolution ne le fut pas de l’autre côté du Rhin, et même s’il n’était plus le privilège de la noblesse, il fut celui de la bourgeoisie, noblesse d’argent ou villageoise, cultivant un « entre soi » un peu similaire à celui du chien courant dans nos provinces où seuls notaires, médecins et autres professions libérales pouvaient entretenir des meutes et les relations allant pour trouver des territoires où les faire évoluer. En Allemagne, cet aspect élitiste se retrouva dans le goût des trophées qui, à partir du XVIè, n’étaient que des décorations domestiques, et furent désormais appréciés en tant que souvenirs mémorables de belles sensations de chasse par un groupe de gens partageant les mêmes valeurs.
1/Le système Lefaucheux ne survit au mieux que jusqu’à la grande guerre, notamment grâce aux cartouches laitonnées rechargeables. Pour le grand gibier, en 16, calibre fétiche de la chasse française jusqu’en 1960, il faisait tirer gros mais lent pour le calibre : 46 grammes la balle franche en cartouche papier, et 49 grammes en laitonner…à comparer aux 39 grammes de nos plus grosses Brenneke actuelles.




