Chasseurs légendaires : Robert Ruark (1905-1965)
Il fut en son temps taxé « d’Hemingway du pauvre » et il mérite assurément mieux que ça. L’œuvre de Robert Ruark, dans notre monde actuel date un peu, c’est celle de l’âge d’or du safari, celle des années 50-60 avant les indépendances qui ont changé tant de choses. Il n’empêche, ce conteur et chroniqueur de talent, même s’il ne put comme son modèle devenir un grand écrivain fut représentatif d’une nouvelle tendance et d’un style « de terrain » annonçant un style d’écriture (1) popularisé dix ans après sa mort par Hunter J.Thompson.
Originaire de Caroline du Sud, enfant surdoué, admis à l’Université dès 15 ans, journaliste pour les journaux locaux (Hamlet New Messenger, Sanford Herald), enseigne et officier d’artillerie sur les convois de l’Atlantique il se fit remarquer par plusieurs livres avant, en 1953 d’entamer pour Field and Stream une série chasse et pêche largement autobiographique qui fit reconnaître son talent dans ce monde où l’Afrique faisait rêver. Ayant voulu rencontrer le célèbre traqueur Kidogo qui avait guidé Hemingway en personne, ce dernier étant employé par la société Ker-Downey qui employait les deux il se lia d’amitié avec Harry Selby (2) qui, grâce à ses écrits, devint du jour au lendemain si célèbre qu’il fallait pour les riches clients américains, réserver cinq ans à l’avance ses services ! On voit ici les deux hommes réunis en 1953.
Un beau documentaire « Africa Adventures » (1954), mais surtout « Something of value » (1955) dont sortit ensuite un film avec Rock Hudson et Sydney Poitier, puis « Uhuru » (1962) donnèrent un souffle épique à la chasse africaine, suscitant nombre de vocations (même actuelles !) où, comme en 1954 ils partirent avec une Jeep, un vieux camion, une poignée de pisteurs et prendre, en trois semaines, quatre représentants du « big five » : éléphant, rhinocéros noir, buffle, léopard. Un contexte assez difficile à comprendre de nos jours. En 1950, l’éléphant par exemple était présent partout dans ce qui était l’Afrique Occidentale française, le Congo belge, le Soudan, la Somalie. Certains pays comme le Libéria pour 250 dollars donnaient une licence à l’année, d’autres comme le Congo ou la Guinée équatoriale un quota illimité et guère plus de 7 dollars le bracelet !
Le 375 Holland-Holland était le minimum requis (3), disponible partout (chargé par Winchester et Remington), et selon Guns Magazine de 1964 le fusil standard des « professionnals hunters » était le 470 Nitro Express. Le 458 Winchester Magnum (4) n'était populaire qu’auprès des clients et utilisé en secours (5), et il en traînait toujours dans les camps pour que les clients puissent les utiliser en cas de pépin, les munitions étant de toute façon disponibles suite à l’habitude pour ces derniers d’abandonner l’excédent après les safaris. De nos jours, avec les nouvelles poudres et balles, ces débats balistiques qui faisaient le miel des soirées au « lodge » n’ont plus lieu d’être et il ne s’agit plus guère de pinailler quand, de toute façon, des projectiles de plus de 32 grammes, dépassent 5300 joules à 100 mètres…
Il n’empêche, Robert Ruark racontait tout ça avec talent, les débuts de la révolte des Mau-Mau au Kenya, l’ambiance des feux de camp, l’adrénaline qui monte sous le cagnard dans la poussière du bush. Il a décrit tout ça pour Life, Esquire, et pour les garçonnets de la France du général de Gaulle que nous étions à l’époque dans le «Readers’s digest»…ce qui a sans doute déterminé quelques vocations à reprendre dès que ce fut possible, le fusil de grand-père ! Cette transmission de savoirs qu’il avait si bien décrite dans « The old man and the boy » (le vieil homme et l’enfant), puis « the old man’s boy grows older » soit « l’enfant du vieil homme a vieilli »…Hélas, trois fois hélas, nous en sommes tous bien là de nos jours !
Ceux qui ont quelques lettres l’auront remarqué nous ne sommes pas loin là de l’ambiance du « Vieil homme et la Mer » d’Ernest Hemingway que Robert Ruark aurait presque mérité d’égaler, au moins dans l’aspect purement cynégétique de son œuvre. Retiré à partir de 1960 sur la Costa Brava c’est là , à Palamos, qu’il est enterré, mais Southport aux Etats-Unis, avec une auberge historique qui porte son nom (voir ci-dessous) perpétue son souvenir.
1/ Style dit « gonzo » où le journaliste ne prétend pas forcément à l’objectivité, mais où il est le protagoniste de son reportage en écrivant à la première personne, initié par Norman Mailer, Faulkner, Truman Capote, et surtout popularisé par Hunter J.Thompson.
2/Sud-Africain d’origine (1925-2018) qui suivit sa famille au Kenya, formé par le vétéran Philip Percival, initiateur du premier lodge photo en 1970 au Botsawana où il guida jusqu’en 2000 à 75 ans.
3/Très peu de guide l’utilisaient comme fusil de secours : Harry Manners se faisait même doubler par un traqueur avec un autre 375 en Winchester 70, et Wally Johnson dut même s’y reprendre à plusieurs fois sur buffle ou éléphant.
4/ Bien plus tard, en 2015 au Zimbabwe dans la vallée du Zambèze, la mort d'un guide célèbre, qui employait ce calibre, sur ue charge inopinée d'un jeune éléphant en rut, a confirmé cette impression de faiblesse en calibre d'arrêt : la première balle ne suffit pas à l'arrêter.
5/ Harry Selby l’utilisa un temps, seulement parce que son 416 Rigby était parti se faire recanonner à Londres.



