Face aux canons "Damas" ?
Il n’est pas si malaisé en chinant dans les bourses de trouver son chemin…de Damas vers une de ces armes anciennes, à l’esthétique certaine, mais au passé et la réputation sulfureuse de risquer vous péter au nez à la moindre occasion ! Leur finition soignée -il s’en fit jusque dans les années trente- peut séduire, et faudrait-il nécessairement les laisser au mur ? Dans tous les cas la visite de sécurité chez un armurier s’impose, et on va voir pourquoi.
Ne revenons pas sur le procédé, connu depuis la nuit des temps qui est d’associer des métaux martelés, mais dont l’enroulement se fait ensuite autour d’un mandrin pour faire des canons, se développa à Liège avant la Révolution, le premier brevet britannique (Jones-Dupein) datant de 1806, la première marque à l’employer massivement étant Rigby (1817), Birmingham s’y mettant massivement, fournissant alors la majorité des armuriers britanniques. Lancaster par exemple était d’abord un canonnier de ce type avant de lancer ses propres réalisations d’armes finies. Les brevets d’innovations s’enchaînant rapidement avec succès fin XIXè, les Britanniques ayant d’autres chats à fouetter, abandonnèrent à partir de 1903 la partie à Liège (1) et aux Français, Léopold Bernard, à Passy, de 1830 à 1890 détenant un quasi-monopole en ce domaine sur la masse des fusils Lefaucheux en circulation.
On peut résumer pour aller vite, à trois les principales techniques utilisées : « Twist » non tordus avant d’être enroulés, « Crolle » par empilage dans des billettes, « Laminated » par ajout d’acier mélangé au fer dans des tiges. Les couches successives permettaient des motifs et un rendu artistique certain alternant le clair de l’acier et le fer plus foncé que l’on pouvait brunir en le faisant « mordre » par des oxydations contrôlées et des tours de main aux limites de l’alchimie : acides, sels, vinaigres, chlorure de mercure. Ils attaquaient le fer plus tendre que l’acier offrant des motifs reptiliens, des vagues du plus bel effet, des effets moirés ou irisés selon l’angle où on faisait varier la lumière sur les canons.
En 1857 l’acier fluide Withworth, moins cher et plus facile à fabriquer, le damas résistant de plus à toute automatisation, mit moins de 20 ans à le supplanter, au moment également où les poudres sans fumée commençaient à faire leur apparition. Or le damas était fait pour la poudre noire qui a moins de pression avec une courbe de montée différente qui détone, plutôt qu’elle ne brûle. Ni les actions, ni les canons damas n’étaient préparés à cette nouveauté, les petites entreprises, en sus, utilisant des métaux de qualité inférieure faisant les premières les frais de premiers accidents, le damas, plus ductile, par bonheur ayant souvent la bonne idée de montrer quelques « gonflements » suspects avertissant plus ou moins les usagers attentifs !
Néanmoins, une arme en bon état, en respectant ses limites de conception avec des munitions adaptées (2) peut-elle encore être utilisée à la chasse de nos jours ? Répétons-le pour la seconde fois, l’examen par un armurier compétent est obligatoirement requis. Il contrôlera les poinçons d’épreuve, vérifiera au micromètre et comparera avec les spécification d’usine l’épaisseur des parois de canons, et jaugera l’alésage des chambres le plus souvent de 65 (2 5/8) voire même 60 pour les plus anciens. On imagine bien sûr les surpressions que pourrait causer une cartouche moderne de 70 dont le sertissage en étoile s’étendrait bien au-delà du cône de forçage. Il conseillera bien sûr l’emploi de munitions adaptées : peu rapides, et moins lourdes en plomb, à sertissage demi-rond, toujours dans le but de faire baisser la pression.
Il examinera avant tout l’aspect extérieur des canons : les piqûres qu’un stockage négligent après une passée hivernale sera bien plus néfaste que l’habituelle « fleur de rouille » où un coup de chiffon imbibé d’Armistol suffit à dissiper l’ombre de nos jours. Toute mauvaise soudure entre acier (relativement résistant à l’humidité), et fer doux (prompt lui, à l’oxydation) était un nid à problèmes. De là, l’obsession de nos aïeux, dissipée depuis que nous avons, nous, des canons chromés, à ce que toute nouvelle arme acquise en occasion ne soit surtout pas « piquée » ! Même chose face aux chocs, toujours possibles en action de chasse, car toute « bosse » était impossible à reprendre car, elle aurait créé entre les deux métaux différents un nouveau « point faible » face aux pressions, mais aussi à la corrosion. Qu’on se rassure, le damas, cependant se fait encore, mais sur des armes de luxe destinées à poursuivre la tradition de qualité et d’exception : Purdey, Al Brown, et surtout Greener, qui, en 1903, avait été le dernier armurier britannique à abandonner le procédé.
1/Liège en 1906 sur les 850 tonnes produites de canons damas, en réservait 100 à l’exportation. La Grande Guerre a tari la source, mais Delcour en fit encore jusqu’en 1930.
2/Pour vérifier cette « mauvaise réputation » du damas, le journal US Double Gun en 1999 sur un Parker 12 en parfait état, ne parvint à faire exploser la chambre qu’avec la triple dose d’une cartouche épreuve d’usine actuelle.




