Du chevreuil au sanglier : un difficile cap pour les chasses communales
Autrefois, disons il y a quarante ans, temps (hélas !) révolu où nous commencions à chasser, le succès d’une société de chasse se basait sur ses animations (ball-trap, tombolas diverses), pour financer les lâchers.
Le « bon » président était celui qui tendait les énergies là-dessus, c’est pourquoi il n’était pas rare de trouver à la tête des sociétés des gens âgés qu’on ne jugeait pas sur leurs qualités de chasseurs (n’ayant plus rien à prouver ayant connu l’abondance de gibier de l’après-guerre), ou de meneurs d’hommes, mais de gestionnaires avisés qui, en bon pères de famille, faisaient le lien entre la municipalité, les chasseurs, les agriculteurs, d’ailleurs encore nombreux à porter un fusil. C’était souvent un de ces vieux paysans qui connaissaient leur terrain, avant les « remembrements » (lesquels, parait-il, « rassemblent la terre et divisent les gens » ?), les « gaèques », le tsunami des maïs, la ronde des ensileuses et des « quatre roues motrices ».
Le chevreuil, au tournant du siècle a tout changé. La battue est devenue peu à peu le pivot de l’activité, obligeant à mobiliser tout le monde deux fois par mois dans une organisation quasi militaire, avec obligation de résultat (plan de chasse à respecter scrupuleusement), discipline (sécurité), délégation de pouvoirs (chefs de ligne), sous les yeux de nombreux « horsains » ou « rurbains » venus rejoindre les rangs de la diane communale, voire « étrangers » invités venus…de la commune voisine, en ces temps où prévalait encore « l’esprit de clocher » ! Il a été quelque peu aplati, lui aussi, par les récents regroupements de communes.
Ce brassage permettait également d’échanger entre sociétés voisines sur les règlements fédéraux, l’air du temps, la conjoncture gibier. Le « bon » président est alors devenu un chef d’orchestre d’une activité dont les conséquences sont importantes sur la vie de la société. C’est une action commune qui profite à tout le monde. Outre l’aspect « chasse », la venaison aide en effet aux relations voisins-amis, à la réputation du « bon chasseur » auréolé de toute la fierté villageoise qui en découle distribuant généreusement du gibier alentours, à la convivialité entre membres qui se voient et se parlent dans la chaleur des collations partagées.
Le « bureau » en profitait pour resserrer les liens, écouter les doléances de tout un chacun, faire évoluer bien mieux qu’une seule fois par an, le jour de l’assemblée générale, la vie de l’association. Les lâchers de gibier qui entrecoupaient ces rendez-vous permettaient de garder mobilisés les gens, encore mieux d’affiner les infos sur ce qui se passe, d’échanger, et au besoin des réunions de bureau recadrant encore l’affaire. Mieux encore, en cas de succès, plan de chasse réussi par exemple, ou bonne « chape chute » (coup de pot sur une ou deux compagnie de sanglier de passage), on couronnait la saison par un banquet pour avoir le plaisir de se retrouver encore et toujours, autour de la même passion partagée.
Le sanglier n’aura jamais rien à voir avec tout ça. A cause des dégâts qui sont sans commune mesure avec ce qu’un pauvre chevreuil peut boulotter dans une journée, il tend la situation entre les agriculteurs et la société si celle-ci est incapable d’y répondre rapidement. Et c’est fort difficile : chiens et fusils à mobiliser dans l’heure, de toute façon, les chasseurs « communs », entendons par là la moyenne des adhérents pour qui la chasse dominicale est un loisir et non une passion dévorante ne sont pas encore prêts à s’investir là-dedans, en matériel (carabines), temps (pour faire le pied, mettre du goudron, etc…). Et puis, si la battue communale, par son essence même, prend tout le monde, du petit au grand, du vieux au jeune, de l’expert à celui qui raterait une vache dans un corridor…au cochon, ça ne suffit pas…il faut des « bons » ! Ces battues impromptues font appel à des petits cercles de passionnés qui se connaissent tous, et la tendance avec la pyramide des âges va sûrement encore s’accentuer, dépassant le cercle communal pour aller avec des « coupoles » cantonales de spécialistes affinitaires, ceux qu’on trouve déjà autour des carnets d’adresse des lieutenants de louveterie.
Au regard de ce nous vivons maintenant depuis deux décennies, ce qui structure les sociétés c’est le plan de chasse chevreuil, et non les « exploits » sangliers, certes appréciés par tout le monde quand on reçoit son cuisseau, et salués par les connaisseurs pour l’habileté de la prise, mais qui ne concernent pas vraiment le sociétaire lambda. Ce qui changera certes avec le temps pour les jeunes, et « l’invasion » sanglier à prévoir, mais qui dépassera alors le cadre strictement communal. Se posera d’ailleurs un autre problème du fait de la baisse régulière des sociétaires : avec une quinzaine de cotisations, dont la moitié seulement vient à la battue, il faudra s’ouvrir, ce qui n’est pas une évidence pour tout le monde, aux invitations massives pour garnir les lignes. Sinon…on ne fera pas le plan de chasse, d’où bouderies, récriminations, critiques sur l’organisation, mauvaise ambiance et entente… C’est bien connu en vénerie, et c’est pareil pour toute battue, on peut faire « buisson creux » un coup ou deux, ce sont là les aléas de la chasse…mais en règle générale « il faut prendre » ne serait-ce que pour récompenser en premier lieu les meutes et ceux qui les mènent. On le sait, par l’exemple du Sud-Ouest, où des sociétés d’une vingtaine de membres sont capables d’aligner cinq fois plus de bracelets de bêtes noires, le sanglier peut certes devenir l’objectif principal des chasseurs locaux, mais c’est au détriment de tout le reste. Dans notre Grand Ouest, nous n’en sommes pas encore là…
Guy Morais




