Pas de "dernière bouchée" pour Goupil ?
Chapon ou surmulot, ver de terre, lapin ou escargot ? Voilà qui ferait en effet désordre de lui mettre une branche d’épinette en travers de la gorge. Est-ce par ce qu’il n’est pas comestible (1) qu’il est ainsi dédaigné ? Pourtant, du renard, le chasseur reçoit néanmoins la brisée, son statut également de « puant » sinon de « nuisible » étant également ambigu et ne clarifie pas la question.
La tradition n’intègre pas depuis si longtemps que ça le renard au tableau, déjà autrefois sous l’Ancien Régime, seules les pièces mâles avaient droit aux honneurs de la brisée, le rite de la « dernière bouchée » étant au départ une mesure sanitaire pour dissuader les insectes d’entrée dans les plaies ou orifices, et on faisait par exemple en Suède la même chose pour le lièvre. Même s’il se chasse à courre (44 équipages en France), ce fut longtemps discuté car avec sa facilité de se terrer, il pouvait s’échapper sans qu’il y ait faute à la fois des hommes et des chiens.
C’est ce qui explique en Allemagne, sa forte valeur « hegetique » (2), et son fréquent critère dans l’élection du « jagdkönig », ce « roi des chasseurs » désigné par la puissance invitante et organisatrice qui détermine les règles de la maison. Ce « roi » n’est pas forcément celui qui tire le plus ou le mieux, mais celui qui est la plus en accord avec l’éthique. Ce peut être dans la poussée, un jeune permis qui, face à un vieux briscard lequel a malgré tout tué le cerf de chasse, sera récompensé parce qu’il a su frapper une ombre rouge insaisissable plutôt qu’une cible grosse comme un camion... Au petit gibier, dans l’attribution de ce titre honorifique où le « roi » prononce les discours de remerciements à la cantonade (et paye la tournée !) le renard vaut trois lièvres et c’est aussi pourquoi, comme chez nous, on lui tire dessus dans toutes les positions et distances.
On doit aux pays de l’Est sa hiérarchisation dans les honneurs strictement régis par les Jadliches Brauchtum au milieu du XIXè, et surtout par Walter Frevert en 1933. Il prend toute sa place dans la répartition cervidés d’abord, derrière le sanglier, mais on tient compte peut-être plus que chez nous de sa valeur de chasse. Il se forlonge aux premiers récris des chiens, les menées sont vigoureuses, il fait preuve de sang-froid dans toute situation, grimpe, nage, profite des accidents de terrain pour se dérober au tir. Il randonne dans la traque, prend ses partis évente les tireurs, bref, c’est un valeureux adversaire qu’il importe de respecter.
Parmi les ruses les plus cocasses relevées par les veneurs, notons : un renard réfugié dans un poulailler au milieu des dindes, dans une bergerie avec des moutons, sur un toit à quinze mètres du sol ou dans un arbre creux à même hauteur. Plus curieux encore, goupil entrant par la chatière d’une maison, tous les harriers s’agglutinant à la fenêtre pour regarder la poursuite dans la cuisine car le fox servant aux terrés, l’avait suivi par le même orifice ! Le piqueux ayant rassemblé la meute, le renard, toujours suivi du fox repartit par la même entrée (ce qui donne à penser qu’il était coutumier du fait)…et la chasse reprit !
1/S’agissant d’un canidé, il s’agit plutôt d’un tabou culturel. L’Islam dans un fameux hadith proscrit « …on ne mange pas les animaux féroces ayant des dents de chien, ni les oiseaux qui chassent avec la griffe ». Comme tous les « puants » qui se nourrissent de sang, c’est l’affirmation d’une différenciation sexuelle qui dès le XIIIè faisait dire à Albert de Habsbourg « que la chasse revient de droit à l’homme et la danse à la femme », celle-ci faisant l’objet de superstitions, notamment dans la chasse germanique de n’avoir à toucher ni au gibier, ni aux armes, ni aux chiens, ni de laver et repasser les vêtements de chasse. C’est ce mythe du sang, et de cette viande « qui rend sauvage » qui explique comme exclusivement masculins les rites de « baptême » et de la venaison : « dans le sang de la bête tu rougiras tes mains ».
2/De « Hegebot », ou mesures correctes qui assurent la continuité du « wild » c’est-à-dire la Nature sauvage et sa vie. Ce qui dépasse la seule éthique de chasse concernant le gibier, et sa chasse, mais tout ce qui l’entoure. Voir notre archive du 27 novembre 2016 qui détaille ce concept qui traverse toute la chasse allemande et inconnu chez nous.



