La difficile appréciation du recul
Le sujet a déjà été abordé ici, notamment au sujet de certains calibres « virils » (1) dont les calculs de « recul libre » sont souvent sujet à contestation au niveau du « ressenti ». Ce sont en effet des mesures pendulaires sans aucune masse ou force attachée derrière ; personne ne tire vraiment comme ça sauf dans certaines positions plus ou moins acrobatiques où seules les mains tiennent l’arme…et on constate alors à ses dépens combien l’arme accélère…vers l’arrière !
Ce recul libre ne calcule que l’énergie cinétique immédiate sans influence sur le tireur, et les arguments commerciaux s’en emparent prétendant l’avoir mesuré avec des « machines spéciales » (voir ci-dessous à dr.) censées prouver l’effet placebo de pads miraculeux. Le passé a prouvé qu’on pouvait tout aussi bien tirer avec des crosses en seul bon bois dont on fait les flûtes. La différence entre poudres rapides et lentes est souvent avancée pour exciper de cartouches plus « douces » à l’épaule que d’autres, mais c’est là encore très subjectif (2). Les poudres vives ont certes un pic de pression plus élevé, mais qui baisse rapidement ; les lentes plus progressives un pic moins important mais qui diminue moins vite. Les premières expulsent plus vite bourre et charge qui atteint déjà 90% de sa vitesse initiale dans les deux premiers tiers du canon où la pression diminue rapidement. C’est la raison pour laquelle les canons sont progressivement effilés, et n’ont pas besoin d’avoir la même épaisseur de bout en bout.
Les freins de bouche visent à purger une partie de ces gaz haute pression avant que la charge passe offrant moins de recul et surtout moins de « saut » de canon, ces vibrations qui absorbent et transforment l’énergie du recul. Leur influence est plus forte sur les carabines que sur les fusils lisses, les pressions étant nettement plus importantes. Les premiers arguments de la théorie en matière de recul sont : petite charge, arme adaptée lourde ou adaptée de conception, comme les semi-automatiques. Ces derniers, comme l’ont montré les études, notamment sur l’emprunt de gaz répartissent le recul dans le temps et une courbe allongée en deux pics distinct que le temps de réaction humaine ne peut cependant pas distinguer. Une appréciation complexe en raison de l’interaction du mouvement vers l’avant de la charge, et quasi simultanément vers l’arrière du mouvement de culasse. Tout le dilemme des constructeurs, qui mirent une bonne cinquantaine d’années à contrer le « fusil à ressort » de John Moses Browning tenait là : comment minimiser la réduction de la vitesse de la charge de plombs tout en maximisant la réduction de recul (3).
Parlons maintenant du ressenti, qui peut tenir de l’ajustement, de la conformation, de l’expérience, voire de l’état d’esprit si on est averti ou non « que ça va péter » et plutôt fort ! Le type de l’action, on vient de le voir peut jouer, mais aussi les artifices (pads), voire les couches de vêtements. Des essais menés en 2009 par Neil Winston pour la revue Trapshooter avec un panel de tireurs expérimentés convaincus qu’ils étaient capables, malgré le tir de cartouches aux vivacités aux antipodes les unes des autres, de les distinguer, ont montré qu’ils se trompaient. La perception humaine est ainsi faite que c’est le nerf auditif qui est le plus sensible (0,015 seconde), les yeux deux fois plus lents, les nerfs cutanés encore pire (0,10 sec.). Le tir va 30 fois plus vite que tout ça (0,003 sec.)…ce qui n’est pas plus mal, car, par réflexe, en réagissant au tir, on deviendrait imprécis. Le coup part avant même qu’on s’en rende compte, et on reçoit même le recul avant le bruit !
En fait, il faudrait 20 à 25% de différence de puissance entre les cartouches pour les différencier vraiment. Par contre ces essais ont démontré que sur des séries de 100 à 200 cartouches, cette fois, les tireurs arrivaient à identifier enfin des différences du fait des effets cumulatifs. Comme si le subconscient, surtout chez les personnes sensibles, avait enregistré l’accumulation d’infimes différences.
1/Voir archives des 8 mai et 22 juin 2019.
2/La poudre noire elle-même qui procède par détonation et non par combustion était réputée reculer plus du fait de son « explosion » et sa forte pression en fond de bascule, baissant bien plus rapidement. Les travaux d’Ed Lowry, chez Winchester ont montré qu’elle était bien souvent imparfaite avec fumées, flammes, éjections de produits imbrûlés.
3/P.O. Ackley en 1960 produisit des curiosités de labo aux noms loufoques (22 Eargessplitter loudenboomer et 17-22/250 Flintstone du nom de la série TV connue en France « les Pierrrafeu ») qui, en théorie, pouvaient approcher le recul « négatif », (c’est-à-dire partir vers l’avant !), en dirigeant, grâce à une masse considérable de poudre, une masse de gaz bien plus lourde que des balles minuscules, vers l’arrière. Nous en reparlerons un de ces jours.



