Archibald Rutledge (1883-1973) : la voix du "deep south"
L’incroyable richesse de la littérature « outdoor » américaine, rien que pour le gibier d’eau, peut vous faire passer de la truculence grand public de Jimmy Robinson et Gordon MacQuarrie autour des Grands Lacs (1), à l’accent traînant du Sud de Nash Buckingham et surtout Archibald Rutledge, nominé pour le Pulitzer en 1960, et qui rata le Nobel d’une voix, devancé, excusez du peu, par William Faulkner.
Fils d’un colonel confédéré, avec pour ancêtres un juge de la Cour Suprême, un signataire de la déclaration d’Indépendance, un gouverneur de Caroline du Sud, il décéda dans la pièce où il était né, presqu’un siècle plus tôt, le 15 septembre 1973, de la magnifique plantation d’Hampton, à une heure de route au Nord de Charleston, devenue depuis site historique d’Etat. Il y avait passé son enfance, appris toutes les subtilités de la chasse au gibier d’eau dans les marécages de la rivière Santee, et passa ensuite 36 ans de sa vie active comme professeur d’anglais à l’université de Mercesburg (Pennsylvanie). Ses premières poésies dataient de 1907, il écrivit une cinquantaine de livres, et collaborateur régulier des grands magazines Outdoor Life et Field and Stream selon sa magnifique formule pouvant inspirer tous ceux qui peuvent un jour être tenaillés par l’angoisse de la page blanche : « trouver un sujet qui vaut la peine d’être écrit, puis en rendre l’écriture simple et claire, la faire toucher au cœur, puis la rendre belle ».
Au moment où il vint prendre sa retraite dans cette propriété de 2000 acres fondée en 1686 par l’immigrant huguenot Daniel Horry, il entreprit de la rénover (il n’y avait pas l’électricité) et jouissait d’une aura extraordinaire car une de ses œuvres les plus populaire (« Home by the river ») était d’ailleurs consacrée à l’impressionnante bâtisse. Il était poète officiel de l’Etat depuis 1934 et avait obtenu le prix John Burroughs récompensant les meilleurs « nature writers » quatre ans plus tôt pour « Piece in the hart » dont il avait vendu le manuscrit une cinquantaine de dollars, et dont les ventes explosèrent à des milliers d’exemplaires.
Si on passe sur le style, toujours un peu empreint du paternalisme « planteur », l’œuvre littéraire dépasse le simple art cynégétique, même si « Tales of whitetails » fait toujours autorité sur ce cervidé avec un attachement quasi mystique au « noble insaisissable, rusé et merveilleux habitant de la Nature ». Celle-ci est en effet omniprésente chez ce poète de la veine de Shelley, Coleridge et Keats, teintée du transcendentalisme d’Emerson et Thoreau (2). Pas d’académisme, mais une véritable philosophie de la vie, un cri du cœur où la chasse nous rapproche sans cesse de son corollaire…la Mort. Au soir de sa vie, en 1970, il savait son époque révolue et témoignait de temps anciens, le monde magique et nocturne des estuaires « où le vent qui se lève sur les basses terres vole en extase jusqu’au sommet des montagnes, secoue les chênes froncés, balance les pins sombres et tranquilles, puis erre une fois de plus vers le bord de la mer ».
L’attente dans les lises des tourbières, et l’appel triste de l’engoulevent, amènent à des pensées et méditations établissant un lien profond entre Nature et Spiritualité que le simple chasseur baptisera lui : se vider la tête et retrouver un équilibre intérieur. Mais ce sont ces connections et relations qui forment notre monde à tous qui fusionne expériences de terrain, poésie des lieux et du temps qui passe, coups durs auxquels tout le monde peut s’identifier et où on sent tous que la Nature à le pouvoir d’apaiser le cœur humain…et parfois même du plus ardent chasseur. En avançant en âge on peut partager ce sentiment « Plus on vit près de la Nature, moins on est affecté par les aléas de la vie. Plus on apprend, et plus on s’attend à des surprises, et plus on développe la conscience de l’impénétrable ».
Chassant la caille au 410, recevant les enfants des écoles visitant la demeure historique où Washington avait passé la nuit en 1791, botté et poussiéreux au point que les enfants le prenaient pour un vieux bûcheron, il a laissé quelques citations intemporelles pleines de bon sens sur la chasse « …comme une partie d’échecs où vous pourrez jouer un million de fois, mais jamais deux fois de la même manière » ou les chiens, notamment les pointers qu’il affectionnait: « avec une manipulation prudente, tout peut être fait avec un chiot qui a du nez. S’il est indifférent de nez, il ne fera jamais grand-chose sur le terrain, quel que soit le sang, l’apparence ou le pedigree ».
1/ Voir archives du 13 juin dernier.
2/Sur Thoreau, voir portrait archives du 14 novembre 2017, et éventuellement ceux d’Horace Kephart (15 mai 21) et Aldo Leopold (7 septembre 21).




