Ce qui manque toujours au 22 LR
Plein de choses ! Pas de rechargement (quoique, on va le voir plus loin), un poids de balle trop centré sur 40 grains sinon à jouer sur les taux de torsion donc quasi impossible chez nous ou « bricoler » les balles, l’emploi malaisé de « vraies » subsoniques cyclant, en plus, pas trop bien pour des carabines semi-automatiques…désormais interdites pour le vulgus pecus hexagonal depuis vingt-cinq ans ! Qui aime bien châtie bien, fouettons ensemble le garnement…
La tentation d’une modification « at home » d’une telle munition peu onéreuse peut tenailler les passionnés, et le rechargement en kit existe même, mais, bien sûr, loin de chez nous, aux USA. Il faut quand même réfléchir un peu à certains dangers : une grande partie des performances et de l’efficacité du calibre le plus vendu au monde, provient de la qualité de l’amorçage et de l’adéquation avec des poudres spéciales originales sélectionnées, non commercialisées de surcroit. Nous sommes donc loin de notre petite tambouille habituelle de rechargeurs manipulant la dosette et le sertisseur, à nos débuts avec les bidons restant de poudre « T », et désormais de « A1 » selon des règles immuables et bien documentées depuis plus d’ un siècle.
Utiliser la mauvaise poudre peut occasionner des surpressions : tout juste peut-on, comme on le voit sur le Net, pour passer subsonique, diminuer d’un tiers la dose de poudre (1), l’autre écueil étant de dessertir sans endommager la balle (en la gainant d’un bout de cuir, à la pince), et surtout préserver le talon pour obtenir des résultats uniformes. Pour nous autres, compte tenu déjà des tracasseries administratives à prévoir autour, en plus, d’un calibre « maudit » car trop populaire il y a cinquante ans, il faut bien le dire, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle.
Sur la balle, il faut bien le reconnaître, hormis les stades hautes vitesses en 1930 (2), et hyper véloces en 1975 avec la Stinger (3), les avancées récentes civiles, viennent en fait…des militaires, mais derrière le masque de sociétés ayant pignon sur rue. Fondée en 1961, la société mexicaine Aguila (Industrias Technas de Cuernacava) qui débuta avec 70 salariés formés par Remington (4) à partir de 1998 institua un service RD qui a multiplié les charges innovantes dans les domaines les plus inattendus. Sa Super Maximum était une 30 grains (570m/s, 277 joules) marchant directement sur les brisées de la Stinger, et à l’inverse les deux « Colibri » (20 grains, 113 et 151 m/s) étaient plus silencieuses même que les 22 avec RDS ! Aguila fit aussi une Super SE Extra Subsonique en apparence banale (38 grains, 310m/s et 119 joules), mais très précise : à 25m. 5 coups dans un dixième de pouce (2,5 mm).
Plus étonnante encore la 22 SSS, aux trois initiales sifflantes cachait (Sniper SubSonic) une utilisation nocturne dans la jungle pour la Ruger 10/22, ce qui d’ailleurs lui valut d’être bloquée plusieurs mois par les douanes US, l’administration semblant embarrassée, par l’arrivée concomitante de cette munition au moment du succès des adaptateurs 22 LR pour AR 15. L’utilisation du 22 « militaire » n’est « officielle » que pour une seule arme, le modèle SV 99, défini par Izhmash à la demande des forces spéciales russes (Spetsnaz) pour le training à 100m. et le sniping discret à partir d’une arme de biathlon 8-10 coups, plus magasin de rechange 5 coups dans la crosse. Voir ci-dessous à g. Le calibre fut employé de manière informelle par le Vietcong avec des vieilles Toz, et par les insurgés de Grozny avec des 22 Sobol, silencées sur des expédients de terrain genre bouteilles en plastique usagées. A moins de 100 m. dans le fracas des combats urbains, le gilet pare-balles ne peut en effet rien contre un tir discret de tête ou de cou…Les Israéliens l’ont aussi utilisé comme arme anti émeutes contre les meneurs (tir au genou ou à l’aine !) dans les territoires occupés, et ont dû lever le pied du fait de la létalité dans les rangs des manifestants.
La balle de cette Aguila SSS, cette fois de 60 grains, était révolutionnaire. Même lente (272 m/s), elle conservait à 100 m. un bon tiers d’énergie d’une conventionnelle subsonique, pas loin même du fait de son énorme densité de section de la Supermaximum. C’était, en fait pas idiot : si vous restez tout le temps subsonique, la charge la plus lourde sera toujours la plus efficace surtout si on veut trouer autre chose que du carton. Elle occasionna donc un fol espoir chez les tireurs américains, (notamment dans son aspect «home defense » inconnu chez nous), car sa pénétration dépassait de 40% la munition standard, du fait de la densité de section, mais surtout de l’effet « lacet », vite observé par les tireurs en cible : passée la distance de 30 m. les balles arrivaient en « trou de serrure » ou de travers.
On invoqua aussitôt le taux de torsion des canons standard 22 LR (5) qui est de 1/16, là où il aurait fallu 1/9…tiens-tiens, c’est celui du 223 R des AR 15 ! Mais surtout il faut revenir sur le fameux effet lacet. L’étui trop petit (c’est celui du 22 Short, voir la comparaison plus haut avec une standard) limitait la quantité de poudre, et le défaut de lubrification pour une balle lourde et surtout longue, provoquait la précession (6), par force présente, la rotation étant d’office trop lente. La balle se dilatait trop dans l’alésage, à la limite, il aurait fallu un plaquage cuivre-cadmium pour la faire mieux glisser, telle la vaseline pour le suppositoire…Le travail sur les balles de 22 LR a toujours été compliqué par la petite taille du projectile plomb impliqué par le vieux concept « talon » bien daté mi XIXè, et ne fait que commencer aux Etats-Unis (7), mais là on butait sur l'écueil du désormais... "trop long" !
Avec les canons au taux de 1/9 dont dispose l’industrie américaine comme Volquartsen (ci-dessus), la précision revint, mais surtout pour les armes à verrou, l’étui court pouvant laisser échapper fuites et bruit avant que la pression ne chute dans les semi-autos. L’étui, on le voit, reste aussi une des bases limitantes de la progression de ce petit calibre. Originellement fait pour 5 grains de poudre noire, il était trop long pour les PSF, et l’avenir serait peut-être à une distance intermédiaire entre Short et Long, voir genre 22 Automatic avec des poudres compressées solides occupant tout l’espace et poussant une balle de 50 grains. Après, il faudrait « silencer » tout ça, sans forcément les appendices disgracieux, phénomène relativement récent, même si bien documenté depuis le colonel russe Humbert fin XIXè. Tout le monde le sait, un canon de 14-16 pouces suffit à développer le maximum de vitesse pour le 22 LR, et il est massivement utilisé dans le TLD. Mais le contraire marche aussi ! L’armée finlandaise testa ainsi avec succès des armes à charge standard (340m/s) silencieuses avec des canons longs de 32,5 pouces (82 cm) où le frottement supplémentaire abaissait la vitesse et le son dans un effet « diesel » inversé : le « bout » supplémentaire de métal absorbant moins de pression, les gaz chauds chutant brusquement, et faisant office de radiateur. La voie toute tracée vers une version bull-pub qui resterait à inventer n’est-ce pas ?
1/C’est un expédient facile à réaliser pour du tir de près en reconditionnant avec la vieille recette du vernis à ongles, qui utilise la même laque de nitrocellulose que le scellement des amorces. C’était la formule employée par les « Tropen Munitions » allemandes en milieu tropical là où il y a d’énormes variations de chaleur et d’humidité. Ce vernis qu’utilisent nos jolies dames est insoluble dans les huiles minérales employées pour la lubrification, et uniquement avec l’éther, alcool, acétone ou acétate d’éthyle. Sa belle couleur rouge permet, par-dessus le marché, de bien repérer les joints d’étanchéité, au c…l de l’amorce ou à la jonction balle étui, ou, si on veut, sur le pourtour du demi-rond en lisse pour aller au marais.
2/Voir archives du 4 juin 2022.
3/Abondamment disséquée sur ce site : apparition en 1975 (archives 12 juin 2019), face à la Vélocitor (14 avril 2021), démythification (27 mai 2021).
4/Selon la loi mexicaine, une firme étrangère ne peut détenir la majorité des capitaux d’une entreprise, mais Aguila développa très rapidement sa capacité de production dont 70 millions de cartouches du calibre Otan (7,62X51) pour son pays, 15 types de 22 LR, dont même l’antique 22 Automatic dont nous venons de parler le 2 juin 2022.
5/Voir archives du 11 janvier 2022.
6/La balle de 5,5 ne va jamais directement de l’étui dans la chambre, il y a toujours un peu de « vol libre » qui amorce une oscillation de la balle sur son axe, plus important si la balle est longue et qui peut s’accélérer quand il frôle les chicanes d’un silencieux, mouvement en « tire-bouchon » qu’on peut observer sur le tir des balles traçantes. C’est ce qui explique que l’orifice du modérateur de son est toujours de 6 à 7,5 mm : on perd certes en décibels, mais on gagne en précision.
7/La Technologie Cutting Edge semble la plus prometteuse, mais pas mal de chose ont été tentées dans le passé : effet hydrodynamique avec HP approfondi empli de vaseline qui se solidifie en séchant, effet « Loeffelspitzen » et fossette peu profonde faisant culbuter la balle à l’impact, voire wadcutter en coupant la pointe avec outils ad hoc, ou en montant carrément la balle à l’envers ! Un vieux truc improvisé dans les tranchées allemandes en 1916 à Cambrai quand apparurent les premiers blindés britanniques et avant que n’arrivent les fusils anti-chars. La pointe compressait la charge de poudre et le culot obstruant la valeur nominale de la chambre, la vitesse dépassait largement les 850m/s du 7,92X57. On visait presque à bout portant, comme à l’emporte-pièce, les rivets jointifs, tendons d’Achille entre les plaques de blindage. A ne pas essayer avec sa fragile 22, moins bien équipée que le large extracteur du 98, où le landser devait alors parfois débloquer à coups de bottes le verrou, collé à la chambre par les surpressions !






