Balles "lourdes pour le calibre" : mythe ou réalité ?
Les gens abordent la chasse comme le reste de la vie, avec abondance de préjugés et d’idées préconçues. Le concept de la « balle lourde » correspond à un vieil état d’esprit où nous n’avions pas la diversité ni la qualité des balles actuelles. En France, le monde de la battue n’est jamais « tombé » au-dessous de 7-8mm, mais aux USA par exemple l’utilisation de petits calibres ne partageait certes pas cet idéal, montrant qu’une balle de 120 grains faisait aussi bien qu’une 180 grains, pourvu qu’elle dépasse 600 m/s.
La culture de l’arme rayée n’est pas forte en France avec l’erreur de choisir le calibre plus que la balle, faire confiance à l’armurier ou au voisin de poste qui critique ce qu’il n’a pas compris, et dénigre des cartouches respectables avec un historique connu de performances, et fait partager urbi et orbi son charabia selon lequel la balle plus grosse donnerait plus de marge de manœuvre, car offrant plus de masse et de surface « au cas où ». Or, la conception des balles modernes a changé bien des choses et les petits calibres moins lourds et avec moins de recul favorisent le placement donc la précision. Plus efficaces dans la conservation de l’énergie, tout en étant légères et rapides, elles marquent des points de nos jours où une 6,5 Creedmoor de cou fera bien mieux qu’un 300 WM de panse. Mais on peut dire la même chose pour une 22 Long Rifle me direz-vous…
Le débat est ancien aux Etats-Unis où très vite le large éventail de balles du 30-06 divisa immédiatement le landerneau : la balle de 150 grains à 878m/s fonctionnera bien sur la plupart des gibiers, mais tout dépend de votre intention et du gibier chassé. Chevreuil de 20 kg se dérobant à 100 mètres sous les frondaisons, ou sanglier de 80 kg trottinant au petit trot sous le mirador ? Lors de la sélection de la balle ce critère devrait dominer, et la capacité du tireur de placer le bon coup et la bonne balle au bon endroit : dans la bise au poste à la corne du bois, dans la brume du petit jour, essoufflé après une longue marche dans les taillis. Tirer seulement si on sait qu’on peut le faire devrait être une seconde nature où la pratique apporte la confiance quand la pression est forte. Si votre niveau de compétence vous limite à 50 mètres c’est tout ce que vous devez tirer pour assurer un prélèvement net et rapide.
Parfois, ne pas tirer sera le bon réflexe, et toute l’énergie du monde ne fera pas le travail si elle n’est pas appliquée au bon endroit. Le problème c’est qu’il y a plus d’informations techniques à digérer qu’autrefois, avant même l’habileté du chasseur à presser la queue de détente. Et comme la Nature est douée pour cumuler les variables, il n’y a pas besoin d’ajouter d’autres angoisses personnelles à ce tourbillon, où le placement devrait l’emporter sur tout. Une balle peut échouer, et prélever quand même, mais le placement garantira le prélèvement à la distance qui vous convient.
Parle-t-on d’ailleurs de balles « légères pour le calibre » ? Jamais ! Et pourtant, si on regarde l’offre (1) c’est environ 33% dans les calibres courants. Alors hein, ça pose quand même question non ? Aux deux extrémités du spectre, la « lourde » aura un ratio de poids-longueur tendant vers l’instabilité, exemple 200-220 grains pour le 308, ou 156-160 pour le 6,5, la forme en plus (round nose par exemple) tirant vers plus de poids que la « spitz ». A l’autre bout, la balle légère sera plus rapide mais perdra cet atout plus vite en raison de son coefficient balistique inférieur, mais pas assez pour vraiment compter aux distances de tir raisonnables et habituelles. Le tir sera plus plat avec à peu près la même énergie à ces distances où la densité de section plus faible signifiera moindre pénétration mais toujours suffisante avec une balle technique bien construite (2), ce qui peut être intéressant dans certaines zones périurbaines. Par contre, le recul plus faible donnera, et on y revient, un meilleur placement.
Moralité : si l’ancienne tradition portait des valeurs ressassées par des tireurs aguerris, la modernité en amène d’autres qui sont de prélever rapidement et efficacement sous le regard de nouveaux utilisateurs de la Nature qui ne sont pas toujours forcément bienveillants à notre égard. Il faut tirer ce que vous et votre arme tolèrent le mieux, et non ce que suggèrent revues (3), internet ou les copains, pour obtenir la confiance, et la prudence, mère comme on dit de la sûreté, notion proche de la sécurité qu’il faut de plus en plus mettre en avant.
1/ La norme des poids de balles est, par exemple une fourchette de 55-105 grains pour le 243 Winchester, 100-156 grains (6,5X55), 100-150 (270 Winchester), 100-180 (308 Winchester), 123-220 (30-06).
2/ Une monolithique se dilatera plus que se fragmentera, ne perdant pas de masse en maintenant sa vitesse.
3/ Elles se conforment aux modes et effets de marketing du moment : dans les années 60-70 la vitesse était reine, actuellement c’est le coefficient balistique et la longue distance qui obsèdent la chasse nord-américaine, et par conséquent plus ou moins aussi chez nous, puisque c’est elle qui donne la cadence mondiale.



