J.C. Higgins a-t-il inventé le semi-auto à emprunt de gaz ?
Un fameux ingénieur digne émule de John Moses Browning ? Un financier au nez creux comme le fut Oliver Winchester qui vendait des chemises avant ses fameuses carabines, ou, entre les deux, un industriel des poudres tel John Olin qui, tout en pesant sur toute une filière (Winchester Western) serait parvenu à imposer son nom sur une innovation technologique majeure comme le fameux modèle 12 ?
Vous n’y êtes pas, cet obscur comptable des grands magasins Sears and Robuck, acceptant que l’on donne son nom (1) en 1908 à une nouvelle gamme d’articles de sports (des battes de base-ball aux gants de boxe, en passant par les articles de pêche à partir de 1940) prêta, sans trop le faire exprès, et n’y avoir contribué pour la moindre vis ou écrou, son image au premier semi-auto à emprunt de gaz commercialisé de l’Histoire armurière. Impitoyable loi du marché, en 1961, toujours pour coller au « monsieur-tout-le-monde » de la clientèle « middle class » US, il fut remplacé par le tout aussi nom passe-partout de « Ted Williams » !
C’est du côté de la firme du Massachussets High Standard qu’il faut aller chercher cette innovation qui était dans l’air du temps de l’après-guerre, car les G.I.’s ayant apprécié la fonction « automatique » (mais en fait semi-automatique) du Garand pouvaient espérer la retrouver sur des armes moins lourdes que le Browning Auto 5 et ses émules (Remington modèle 11, Savage 720) lesquelles tenaient le haut du pavé, particulièrement chez les sauvaginiers. Les carcasses en alliages « aviation » faisaient leur apparition, notamment avec le Franchi AL 48 (et en France avec le Baby Bretton), mais c’était encore un long recul, dans la filiation du vieux « bossu » datant d’un bon demi-siècle !
High Standard avait déjà fait de nombreuses armes pour Sears-Robuck : un revolver (mod. 88) en 22 Long Rifle, mais surtout un fusil à pompe, le modèle 20 produit de 1948 à 1961 qui servit de base à ce modèle 60 commercialisé le 3 octobre 1953. Trois orifices en bout du canon dirigeaient les gaz vers un régulateur en bout de magasin, composé d’un empilement de rondelles ondulées séparées par des entretoises, le filtre de pression étant tout simplement un écrou plus ou moins serré. Le « jour » variable entre lesdites rondelles (voir ci-dessous à g.) déterminant la charge : pour les light il fallait plutôt serrer, et empêcher que ça pousse trop, et les lourdes, au contraire, donner du large et plus de gaz pour que ça cycle.
Il fallait donc plus ou moins « serrer la vis », un peu comme le choix des bagues bronze sur l’Auto 5, mais surtout en se souvenant bien du choix opté car, en cas d’oubli, et par exemple d’emploi d’une grosse Winchester Super X en mode light, de plier les barres d’action qui n’étaient pas comme de nos jours, délibérément surdimensionnées en prévision de l’usure. ! A cette époque où l’industrie armurière était à dix ans du tournant important de l’industrialisation des années 60, les pièces étaient faites « au modèle », puis ajustées à la main, les usines sautant, derrière, allégrement d’un modèle à l’autre en fonction d’un marché bien plus mouvant que de nos jours. On le sait, l’année 1964, fut décisive pour les « majors » américaines, sonnant le glas de ce processus ancien, bien connu aussi à Liège, Eibar, St-Etienne pour passer aux pièces estampées, moulées, formées, et de nos jours aux process CNC qui a renvoyé toute cette époque aux calendes grecques.
Ce 4 coups en trois « grades » Field, Deluxe, Presentation, céda la place en 1956 au modèle 66, version remaniée sur les commentaires provenant du terrain, et surtout par la concurrence arrivant tout à coup de partout. En 1955, Val Browning, fils talentueux et méconnu qui vécut dans l’ombre de son génie de père, avait sorti le « Double Auto » fonctionnant par court recul, seule arme ayant survécu de sa longue liste de 48 brevets, relevant également des carcasses légères, en plus, multicolores, au temps où Picasso et Salvatore Dali crevaient l’écran ! L’année suivante, mais c’était une coïncidence, Beretta produisait son modèle 60 à emprunt de gaz, mais c’est surtout Remington qui, en se plantant coup sur coup laissa la voie libre aux USA au fameux J.C.Higgins, on l’a vu, expert-comptable déguisé en ingénieur d’armement !
Son modèle Remington 58 « Sportsman » (1956-1959) sous la houlette de l’ingénieur L.R.Critterman, se heurtait au même problème que Sears (ou plutôt High Standard) : il fallait régler à la main le capuchon de magasin coiffé du capuchon « Dial-a-Matic » sur L (Light) ou H (Heavy) avant son choix de tir, ce dont le modèle suivant 878 Automaster (production 1959-1962, fruit des cogitations de Wayne Leek), parvint à s’abstenir. Le Remington 58 offrait déjà néanmoins une modularité exceptionnelle : on pouvait le convertir en fusil à pompe en utilisant les composants internes du 870, y compris le bloc coulissant et canon, bien sûr du même calibre. Mais entretemps « damned », (1960-1966), High Standard avait bien évidemment lui aussi exploité le filon J.C.Higgins qu’il fabriquait déjà pour Sears, en sortant sa propre gamme « Supermatic » C 100 ! Remington néanmoins tira assez d’enseignements de toutes ces vents contraires, pour faire en 1963 le modèle 1100, le semi-automatique toutes catégories et technologies le plus vendu de tous les temps : 4 millions d’exemplaires ! Voilà qui laisse pantois non ?
En Europe, Beretta et Benelli (imaginez, la surprise dans le landerneau armurier, c’était un fabricant de motos !) suite à l’invention de l’inertiel par Bruno Civolani en 1967 lui firent de l’ombre, mais il est toujours produit après trois générations de modifications cosmétiques par rapport à l’option de départ, en 12-20-28 et 410. Il reste le pilier de la course longue qui a tenu la dragée haute à tout le monde jusqu’en 1994 quand Beretta (A 390), Browning Gold, et Winchester SX2 développèrent la course courte permettant avec ressorts d’action soit dans la crosse soit toujours dans le devant, l’emploi de charges polyvalentes, et surtout moins salissantes, car évacuant les gaz en surplus dans la nature au lieu du mécanisme.
Aux USA, les amoureux du passé surveillent cependant de près toutes ces armes révélatrices d’une époque, qui peuvent toujours tirer, et s’échanger autour de 3-400 $, mais difficiles à identifier car Sears-Robuck non seulement ne vend plus d’armes à feu depuis 1982, mais n’ayant pas l’obligation de numéros de série avant 1968, identifiait sa production grâce à ses numéros de catalogues de vente par correspondance, aussi épais que le nôtre, celui de la Manu ! High Standard a disparu en 1984, et toutes ses pièces ne s’échangeaient pas forcément avec la production Sears. La problématique est celle énoncée plus haut : fragilité des barres d’action, et un autre aspect moins connu révélé par le spécialiste de la marque (John Stimson), celui, prévu, du fonctionnement « à sec » et donc sans huile du piston, chargeur tubulaire, ressort et rondelles ondulées du mécanisme.
Seuls les vieux chasseurs peuvent comprendre ces relations nostalgiques orageuses et instables qu’on nous avons tous avec les armes de chasse. Les préférées du moment, comme toutes les amourettes bien conduites restent secrètes trop peu de temps car comme le disait Apollinaire « l’espérance est violente ». Les carabines ont tendance à être plus franches, et leurs « liaisons dangereuses » plus directes et surtout plus longues, contrairement aux armes lisses, même anciennes, qui nous aveuglent de promesses parfois non tenues…
1/ D’origine irlandaise, entré dans l’entreprise en 1898, chef-comptable jusqu’en 1930 (DCD en 1950), il accepta même qu’on lui donne un second prénom, inexistant auparavant à l’état civil, c’est le « C » de Clementine !





