Auto 5 : mais que diable JMB allait-il faire chez les Belges ?
Même si le sujet a été tortillé ici dans tous les sens, puisque c’était le thème de l’année 2021, avec environ un sujet par mois, tentons de répondre précisément à la question d’un lecteur. Le premier, et à notre avis, meilleur semi-auto de tous les temps, a bien fait de pousser le bouchon jusqu’à…Liège, pour avoir les mains libres en matière de développement.
L’anecdote est connue, il savait qu’il tenait, lors de sa présentation à M. Thomas G.Bennett en mars 1899, entre ses mains un projet armurier majeur. Son tout premier brevet avec la marque, rachetée en 1883 par Bennett pour devenir la WRA Company (Winchester Repeating Arms) avait été le modèle 1878, puis 1885. John Moses Browning ne partait pas de rien, il était lui-même le fils d’un armurier inventeur (1), et à la tête d’une grande fratrie d’armuriers Mormons (2) fuyant les persécutions dans l’Est des USA, pour finir par échouer à l’Ouest du pays (3) à Ogden (Utah). L’esprit « frontière » s’était un peu éloigné, mais loin de tout, les armuriers devaient y rester inventifs et créateurs. Le premier contact s’était fait par hasard lors du passage d’un commercial de Winchester qui avait acheté une des 600 carabines à un coup et Bennett s’était rendu personnellement à Ogden pour acheter (8000 $) les droits de cette carabine commercialisée sous le nom de modèle 1885.
La politique de Winchester, dont le fondateur était au départ un marchand de chemises, était d’acheter les brevets, et de capitaliser sur les plus réussis. JMB qui avait plusieurs fers au feu pouvait logiquement regretter que certaines de ses améliorations ou inventions ne soient pas immédiatement reprises. Sur les carabines à levier de sous-garde, Winchester qui dominait avec le modèle 73 le marché US sur une munition un peu faible (44-40), en conservant la culasse à genouillère hérité de la Henry, rata le modèle 76 pour les cartouches plus puissantes (40-60, 45-60, 45-76, 50-95), et c’est JMB qui résolut le problème avec le modèle 1886 aux deux verrous ascendants.
Prudent JMB avait déposé un brevet deux ans plus tôt, et Bennett avait déboursé 50 000$ rien que pour acquérir la maquette en bois de ce système finalisé par l’ingénieur-maison William Mason, plus tous ses brevets pour les vingt ans à venir. Là, vu le potentiel du projet Auto 5, il demanda des royalties, ce que Winchester ne faisait jamais, et la rupture fut immédiatement consommée, JMB quittant les lieux furibard, en emmenant sous le bras le prototype et la liasse de dessins et projets de brevets…pour aller les proposer (8 janvier 1902) chez le concurrent, Remington ! Or, fatalitas, alors qu’il patientait dans l’antichambre du PDG de la marque, M.Hartley, celui-ci fut frappé d’une crise cardiaque !
Alors, pourquoi Liège et la F.N. ? Cette jeune société belge regroupant les principaux armuriers de la place s’était créée en association avec la DWM allemande pour sortir un gros contrat de Mauser 89 pour l’armée locale, et cherchait du travail dans toutes les directions (vélos, moteurs) et avait déjà travaillé depuis 1887 avec JMB pour sortir un pistolet semi-auto (Mod 1900) qui connut un grand succès d’entrée : 10000 vendus en un an. Les contacts déjà établis, tout alla très vite et l’Auto 5 était sur les rails pour sortir en 1902.
Winchester en fut donc pour ses frais, même s’il avait sous la main avec T.C.Johnson un inventeur fameux qui, en plus, avait travaillé pendant deux ans avec JMB sur le futur Auto 5. Mais les avocats de Winchester qui s’étaient escrimés à rendre les brevets Browning incontournables lui rendirent la tâche impossible pour sortir de 1911 à 1928 le pire semi-auto du monde (4) : il fallait armer le long recul en appuyant le canon sur un mur, ou sur le bout de sa botte avec toutes conséquences qu’on imagine. Et pendant ce temps, la F.N. tournait à plein régime, rejointe en 1905 par Remington sous licence, et même plus tard par Savage.
Surfant sur la vague belge, JMB poursuivit sur sa lancée avec d’autres armes longues toujours sur le long recul comme la Remington 8 et 81 sur des calibres allant de 6 à 9 mm, et en Belgique des carabines 22 LR semi-auto, à pompe, et surtout B 25 dont il ne vit pas la sortie, succombant à une crise cardiaque en 1926, dans les locaux de la F.N. alors qu’il peaufinait la sortie du fameux superposé. Notre site n’étant pas spécialisé armes de poing, il faut cependant savoir, par simple culture armurière, que le succès du modèle 1900 fut tel qu’on nomma rapidement à la Belle Epoque « Browning » tous les semi-automatiques trouvés sur le marché. Dans cette multitude de modèles (1903, 1910, GP 35), notons que c’est un modèle 10, utilisé lors de l’attentat de Sarajevo qui déclencha la Guerre de 14-18.
1/ Jonathan Browning (1805-1878), voir archive du 16 mars 2023.
2/ Eglise de Jésus-Christ et des saints des derniers jours, fondée en 1830 par Joseph Smith, tué en 1844, et qui subit de nombreuses persécutions et terminant après un long exode par l’Ohio et le Missouri, puis finalement dans l’Utah (1847) qui fit 6000 morts.
3/ C’est dans cet état que se fit, le 10 mai 1869 la jonction ferroviaire transcontinentale : une semaine de voyage au lieu de 6 mois en chariots !
4/ Voir archive sur ce fusil « faiseur de veuves », du 12 novembre 2018.




