Un bon chien, un vieux fusil, et une pipe ?
Ah certes, ce n’est plus très politiquement correct de parler tabac tout comme simplement évoquer l’alcool, mais ce sont les symboles d’une époque révolue où le gibier était abondant, le temps passait moins vite assis dans la fumée et les brumes à échanger des vérités qu’on dirait de nos jours « alternatives » sur les chasses d’autrefois.
Moins sociale que la cigarette, la pipe et sa fumée patiente, paisible et méditative étant très masculine est facilement apparentée à l’esprit à la chasse. Dans tout chasseur sommeille l’âme d’un traditionaliste nostalgique d’un temps où la table et la boisson ainsi que toutes les bonnes choses de la vie, faisaient partie d’une bienveillance de regard sur l’autre, bien loin de la société de la haine « en ligne » actuelle. Le rond du rendez-vous mélangeait le café fumant au premières effluves de la bouffarde, et à l’odeur aigrelette de la petite « sèche » de « goutte »… pour la chance comme on disait naguère ! Le gilet de chasse pour ressembler à quelque chose de sérieux était marqué de trente ans d’accrocs dans les ronciers, raidi dans le dossier de sang séché, et lui collait aux basques le fumet des feux de camp dans d’improbables cabanes, subtilement mêlé du bouquet de « l’Armsterdamer ».
Nous chassions, après le « joli mois de mai 68 », avec de vieux bonhommes dont la présence au poste se trahissait de discrètes volutes lesquelles vous permettaient immédiatement déjà, de savoir si vous étiez à bon vent…Comme pour les fusils et les chiens, les opinions étaient déjà infinies pour savoir s’il était pertinent ou non d’en griller une à la battue, la tabagie étant soupçonnée de mettre trop vite « au parfum » des Gauloises et des Gitanes, les bêtes fauves. Les plus techniques excipaient des techniques amérindiennes (1), ou des archers « fumant » leurs vêtements au boitier d’apiculteur. Les défenseurs du brûle-gueule dans la bise hivernale, couverts de poils de chien, et la barbe encore poivrée de cendre de « gris », ayant débordé du culot, pouvant aussi servir l’argument-massue imparable et immédiat…du chauffe-mains improvisé !
De nos jours, la question se pose moins de tous ces copains qui s’en roulaient une au coin du bois, en attendant que passent les palombes, et qui fumaient n’importe quel tabac…pourvu que ce soit le vôtre. La battue, bien mieux cernée montre que le grand gibier s’habitue à son environnement changeant : odeurs de diesel, de portes qui claquent, de hayons baissés, de tronçonneuses vrombissantes. Les sangliers se réfugient près des maisons et des délaissés d’autoroutes, un chevreuil sous le vent, que vous fumiez ou non, vous sentira de toute façon.
C’est peut-être au gibier d’eau, chasse souvent solitaire et immobile au poste que l’image du fumeur de pipe persiste encore un peu. Dans la quête du mimétisme, on y bouge moins les bras et les mains, et elle ouvre souvent un espace personnel de méditation dans l’action, une sorte de yoga intime bien résumé par Ted Lundrigan : « …j’ai transféré un coup de 4 de la poche de mon paletot, à celle des waders, j’ai sorti ma pipe et craqué une allumette, et je me suis adossé à un arbre pour attendre ». Mickael MacIntosh (2) qui, comme Brassens jouait en même temps de la guitare chibouque au bec, fut avec Gene Hill la personnalisation de cette ambiance que nous regrettons tous sans vouloir bien sûr encourager la fumerie : « racontez-moi les histoires du temps passé. Je veux passer une soirée ou deux avec vous pour entendre parler des chiens, voir vos armes, lire vos livres préférés, me réchauffer les mains au coin du feu, essayer votre tabac à pipe, et goûter votre whisky ». Le temps alors se ralentit et se traîne confondu dans les brumes et la fumée, comme quand le soir tombe à la brune et qu’on nous disait à voix basse en éteignant subrepticement sa clope en dessous du Grouin du Sud à St-Léonard, « allez, c’est la passée »…
1/Leurs camps (longues maisons, tipis, sans même parler des tentes rituelles de sudation) étaient saturés de fumée, et c’était une technique classique des trappeurs que de fumer les pièges pour ôter leur odeur humaine. En Afrique du Sud les guides brûlent de la bouse dans le même but. Le grand gibier est habitué aux odeurs de brûlis, et c’est surtout le mouvement et les bruits inhabituels qui le perturbe.
2/ Chroniqueur de Sporting Classics décédé en 2010 à l’âge de 65 ans, principal ouvrage « Best guns » (1989), réactualisa l’œuvre de Robert Ruark qui commençait à tomber en désuétude. Voir notre archive du 28 février 2020 sur ce dernier.




