Armes et Chasse : une affaire d'équilibre
C’est un dilemme récurrent, (surtout si on s’intéresse à ce site !), et il peut sembler dommage pour le chasseur d’être trop passionné par les armes, car cela semble subordonner un art majeur, celui de la Chasse, à un simple outil. La Chasse c’est bien sûr plus que les seules armes car elle nous ramène corps et esprit aux origines dont nous prive la vie moderne : grand air et liberté, la compagnie des hommes et des chiens pour lesquels tout l’espace dont ils ont besoin est dans notre cœur…et puis bien sûr aussi un peu sur le siège à côté du conducteur, et dans le canapé…
Tout est donc affaire d’équilibre, et quand on tend la main le matin, vers le râtelier, de définir ce qui est important pour la journée à venir. Poids ou maniement ? Balance ou esthétique ? Les écrivains classiques britanniques (1) ont, de longue date, défini pour nous le ratio du poids idéal qui est de 2,72 kgs pour la charge classique de 1 oz de tir, soit 28,34 grammes. Mais c’était à la Belle Epoque (2), et les charges modernes à plus de 365m/s changent la donne, et le poids nécessaire serait maintenant plutôt de 3 kgs et plus, toujours pour 28 grammes de plomb. Si on suivait ces normes, un 410 devrait faire de nos jours 1,36 kg !
Poids ou équilibre ? Ou les deux à la fois ? Vous l’aurez tous remarqué, des armes qui, sur la balance affichent le même poids fatiguent plus ou moins différemment à la fin de la journée, selon également la manière dont elles sont portées : ouvertes ou fermées, et même...selon l’âge du client ! A 20 ans on ne craint pas grand-chose, et ce n’est pas un hasard si cinquante ans plus tard on se découvre une vocation tardive pour le calibre 16…nous en savons tous quelque chose ! A la billebaude, ou à la bécasse, le poids jouera plus que l’équilibre, mais quel avantage si on rate tout ce qu’on lève ? Certes c’est quand on marche 10 km dans le « sale » pour tirer deux cartouches, que se révèlent peu à peu les mérites de l’arme légère, mais raison de plus d’être plus juste non ? C’est ce qui explique, passé l’effet de mode, le cas des petits calibres vraiment légers (20, 28, 410 autour de 2,2 kgs) où le point de balance est difficile à trouver, sauf à être une « épée », un véritable expert blanchi sous le harnais, capable, avec le calme des vieilles troupes, de tirer la quintessence d’une gerbe longue, étroite, de surcroit, peu garnie en plomb. C’est pourquoi ces armes ne sont en rien, ce qui faisait autrefois, un mythe assez galvaudé, des fusils « de dames » ou de jeunes permis.
Si on fait abstraction du recul qui nous touche moins qu'au stand car on tire peu, et où l’adrénaline de l’envol du faisan (surtout s’il tombe net !) nous fait tout oublier, l’équilibre qui est la répartition des poids, doit s’effacer devant la balance qui, pour une arme de même poids et dimensions, donne des sensations différentes. Pour le fameux « swing » on sait qu’il faut un peu plus de poids sur l’avant (3) qu’à l’axe de la charnière (4), et que plus l’arme sera légère plus elle piquera du nez. Les crosses anglaises moins lourdes que les crosses pistolet, outre leur capacité d’accès plus rapide aux deux détentes par « glissement » sont également dans ce registre.
Les vieux auteurs plaçaient, dans l’ordre, des qualités de choix d’armes bien différentes et presque inversées de nos jours, avec en dernier lieu l’esthétique : goûts individuels, attachement à une marque ou à des effets de mode. Ils mettaient en premier la manipulation comprenant : poids, point de bascule, effet de balancement (ou swing), et en second la sensation : ajustement aux tailles et textures des armes, zones de préhension, formes des devants, etc. On l’aura compris, nous étions là dans les travaux de conformation précis qui exigeaient, avec des « try guns » ou fusils conformateurs ( voir un exemple ci-dessus) un travail d’armurier méticuleux et ultra compétent (gunfitting), compris dans le prix d’armes, bien sûr inaccessibles au grand public.
L’amateur autodidacte qui risque de s’emmêler les pieds dans les mesures, de « pitch », d’avantage, de pente, devra se méfier des « coups de cœur » esthétiques liés à des marques renommées, ou à la couleur ou au veinage des bois, s’il n’a pas auparavant bien mesuré et enregistré ses mesures personnelles. En premier lieu et condition sine qua non, la longueur de crosse, car on finit plus ou moins à s’accommoder du reste. Sur la plupart des armes d’occasion, il sera bien souvent seul à apprécier tous ces critères ténus et subjectifs dont on ne tient malheureusement plus guère compte aujourd’hui chez ceux qui « vendent » seulement des armes. On peut consacrer toute une vie à la recherche de l’arme universelle, et c’est ce qui fait que nos salles d’armes manquent de place où tant que le fusil parfait se fait désirer…les imparfaits s’entassent ! Il est vrai qu’il serait beaucoup plus facile de chasser moins souvent, et que le gibier, petit et grand, disparaisse tout à coup. Allez, reconnaissons-le, c’est encore une bonne excuse pour que cette quête, digne du Graal, continue encore et toujours…
1/Burrard et G.Thomas, tout comme W.Greener dans sa 9è édition de 1910 donnaient le rapport de 96 comme poids idéal à multiplier par la charge de tir, ce qui donnait par exemple 2,77 kg pour 32 grammes de plomb.
2/Ne pas oublier que les armes britanniques de l’époque étaient, contrairement à notre billebaude construites autour des hauts volumes de tirs des battues de faisans de haut-vol. Peu à peu, elles évoluèrent passant des canons de 76 cm tirant des 32 grammes, à des 71 cm tirant 36 grammes. Les artisans français (Ronchard-Cizeron par exemple) étant pionniers des armes légères à faux-corps, non simplement pour « faire joli » ou imiter les platines, mais renforcer les surfaces portantes de la crosse aux débuts des poudres sans fumée.
3/Un fusil correctement lesté absorbe le recul et stabilise le tir, le rendant plus reproductible et rythmique, au détriment de la vivacité liée à l’imprévu du terrain, c’est pourquoi le ball-trap où les trajectoires sont connues à l'avance en étant statique, se soucie peu du poids de l’arme, parfois jusqu’à 4 kg.
4/Cet endroit pouvait se concevoir quand toutes les armes, avant 1900, n’étaient quasiment toutes, qu’à brisure. Le point d’équilibre à partir de la détente, ou du moins, par rapport à elle, semble plus naturel car c’est un emplacement constant par rapport à la main forte quand la charnière est variable selon le type d’action même des juxtaposés : courte pour l’hammerless traditionnel, plus longue pour les armes à platines. Autre avantage, cela donnerait une norme cohérente pour tous types de fusils…comme les semi-automatiques ou les fusils à pompe qui ne se "cassent" pas.



