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24 mars 2019

Les fusils de chasse espagnols Laurona (1941-2006)

L’industrie armurière espagnole fut assurément la dernière à fonctionner, autour de son centre historique d’Eibar, au pays basque, comme le faisaient encore les grands centres européens de Liège ou de Saint-Etienne, une cinquantaine d'années plus tôt, dans une impressionnante chaîne de savoir-faire et de sous-traitants. Laurona dans les décennies 70-90 tenta de ménager la chèvre et le chou en lui insufflant une bonne dose de modernisation, mais en vain. L’ancienne méthode garde sans doute encore d bon, mais pour de petites structures, manuelles et artisanales de haut niveau qui ont désormais pignon sur rue et dégagent une forte valeur ajoutée comme AyA, Grulla et tant d’autres.

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Les « bonnes années » de Laurona, au début des années 80 font que l’on trouve encore de nos jours, des quantités d’occasions de cette marque avec des armes d’un bon rapport qualité-prix, pas toujours géniales côté esthétique, mais solides et endurantes. La marque naquit en 1941, d’un jeu de mot en langue basque, le préfixe « Lau », (ou le chiffre quatre) évoquant « nous quatre » ou le nombre des premiers artisans fondateurs : Pedro Garosabel, José Ganchegui, Javier Azpitarte et surtout Francisco Muguerza dont les initiales (F.M.) se retrouve souvent sur la table de nombreux canons.

La firme ne se différencie de l’intense production du bassin d’Eibar qu’en 1960 quand elle déménage de la rue des Jardins vers la colline de Mutazegui, et où elle s’adjoint de nouveaux associés dont Fernando Martin, un commercial de chez Star qui la rejoindra complètement en 1971 pour inspirer une forte dynamique vers l’export adossée à un superposé développé à partir de 1965 par Eduardo Iraegui, ancien ingénieur de chez Star également. Ce modèle 67, se différenciait de ce qui se faisait déjà, mais de manière artisanale (chez Sarasqueta par exemple) par une fabrication ultra moderne à l’époque de microfusion, associée à  un chromage dur, une première en Espagne, après accord et brevet avec le groupe allemand Fiedrich Blasberg. Par rapport aux concurrents locaux le prix du superposé descendait de 60 000 à 10 000 pesetas !

Ce superposé, continuellement amélioré (1973), déboucha sur des modèles sport (1983-1985), nantis de chokes amovibles, adaptables (Silhouette), aux côtés d’une production large de juxtaposés Anson ayant fait leurs preuves, de fusils à platines H/H, des mixtes (12+9,3X74R) des carabines renommées (Pizzaro, Savana) doubles ou simples, parfois à base de canons belges Delcour. En 1970 la marque déménagea avenue Otaola, il y avait 160 salariés sortant une cinquantaine de fusils par jour pour l’export car elle participait à tous les salons européens voire américains, sa compétence lui valant même de fabriquer pour Winchester jusqu’en 1988 son fameux juxtaposé modèle 21.

La particularité un peu anachronique dans les années 80, était de fonctionner comme le faisaient cinquante ans avant Liège ou St-Etienne avec des assembleurs très professionnels et polyvalents jonglant d’une machine-outil à l’autre pour faire des petites séries abouties qui font d’ailleurs le charme du marché de l’occasion où elles se vendent une bouchée de pain. Vous trouvez par exemple pour les juxtaposés,  (voir ci-dessus) des armes très ressemblantes, mais qui ont des petites différences, et où, ne serait-ce qu’à l’œil pour les gravures, de petites erreurs, fleurant bien la « patte » d’une finition manuelle. Rien à voir donc avec les grandes séries d’armes « clones » que l’on voit de nos jours issues de la conception assistée par ordinateur.

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Un bon exemple de la complexité de la chaîne de sous-traitants est illustrée par la fabrication du superposé précité dont les canons (âme de 18.5 classique de l’époque des débuts du ball-trap) en acier forgé F125 venaient de chez Transmeca (Barcelone), la microfusion  de chez Ardesa en Biscaye ou Ecrimesa (Santander) avant d’arriver à Eibar. Un vaste bassin armurier où on trouvait chez Campana, du gros ouvrage comme les monoblocs frettés et soudés et bandes en alliage d’argent à 45%, mais aussi plein de petites pièces : les ressorts (Panpo), les percuteurs (Agitor), broches et tiges-guides (Ascasibar), plaques de crosses en bakélite (Arranaga) ou caoutchouc (Barrena). Les bois arrivaient de France, Turquie, Azerbaïdjan, en grosses billes débitées par la scierie Mutiloa, mises à sécher un an, avant d’être ébauchées à l’usine sur des machines numériques permettant d’en faire huit d’un coup ! Le volume brassé permettait d’adapter la production à une échelle de grades d’un écart considérable passant de mille…à cinquante mille pesetas pour le meilleur de l’arbre, les deux premiers mètres, au plus près de l’aubier des noyers les plus remarquables, dont la « loupe » était parfois utilisée pour l’ornementation des tableaux de bord des voitures de luxe. La finition s’effectuait de manière classique, ajustage final à la sanguine sur les fusils encore montés « en blanc » avant de partir au banc d’épreuve. Sur le toit de l’établissement il y avait un tunnel de 28 m permettant, avant d’aller plus loin, de vérifier la convergence. La soudure à l’argent ne pardonnait pas l’erreur, les canons défectueux étaient refusés.  

La microfusion, permettait de gagner du temps sur la fabrication de petites pièces (détentes, déclencheurs, verrous) demandant peu d’usinage. Il s’agissait de créer une matrice moulant la pièce à reproduire donnant une copie en cire enduite ensuite de plusieurs couches de céramique, où par un petit trou, on coulait de l’acier en poudre ou microbilles, sous pression, qui faisait fondre et prenait exactement la place de la cire. On avait ainsi une pièce brute à des cotes précises dans un acier contenant peu de fibres. Les ajustages se faisaient ensuite de manière classique, notamment les jeux de bascule au noir de fumée, avec une tolérance de 1/10 de mm.

Les premières difficultés de l’entreprises virent le jour avec l’arrivée simultanée de la production turque et brésilienne, et surtout la crise de la peseta maintenue artificiellement à un niveau élevé qui nuisit à l’export et joua certainement dans l’arrêt (1988) de la sous-traitance pour Winchester. Dès 1982, la Généralité avait proposé un plan de reconversion pour les industries métallurgiques du secteur, mais difficile à appliquer car mettant sur le même pied les petits artisans et une grosse boîte comme Laurona dépassant les 150 emplois. Mais surtout, tout ce bassin, contrairement à ce qui se passait autour de Brescia, de l’autre côté de la Méditerranée, ne parvint pas à prendre le train en marche de la fabrication de semi-automatiques fiables, alors en plein boom. Ces armes particulières avec plein de petites pièces en mouvement nécessitant une concentration et une rationalisation rigoureuse : des pratiques n’ayant plus rien à voir avec le « tour de main » évoqué plus haut d’ouvrier habiles certes, mais « rattrapant le coup » sur des petites séries, en sautant allégrement, même avec maestria, du tour à la fraiseuse…

Les grèves de l’été 1984, où durant plus d’un mois, les ouvriers bloquèrent la production, entraînèrent un climat social difficile, où les meilleurs éléments, les graveurs notamment, sentant le vent tourner, trouvèrent facilement où se recaser tant il y avait encore d’ateliers répartis dans toute la zone. En 1994, la marque fut revendue à ses salariés dont l’effectif était descendu à soixante, pour la moitié de sa valeur, puis (1996-2000) confiée à un cabinet comptable chargé de gérer une situation difficile dans le contexte alors largement mondialisé de l’armurerie. En 2005, la vingtaine de salariés ne fabriquait plus qu’un seul modèle de superposé, et l’année suivante elle intégra le groupe Norica qui venait d’avaler également Zabala, pour être au final liquidée.

 

 

 

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