Elmer contre Jack, poids ou vitesse : que reste-t-il des neiges d'antan ?
Nous ne reviendrons pas sur la biographie des deux personnages déjà longuement abordée ici mais tenterons de voir en quoi la fameuse controverse la plus longue (60 ans !) du monde de la chasse, entre la vitesse et le poids de balle serait encore actuelle de nos jours.
Icônes d’une époque révolue, celle des années 50-60 et d’une sorte de « star system » des plumes de la presse « outdoor », il s’agissait d’un affrontement de personnalités et d’une querelle largement entretenue pour faire le buzz et vendre des revues qu’on trouvait dans tous les general stores, et salons de coiffure du pays. Tous les rechargements classiques étaient décrits, et ces journaux étaient la principale source d’information des chasseurs qui se fiaient à la trilogie de ces chefs de files : Jack O’Connor (ci-dessous à dr.) pour Outdoor life, Warren Page pour Field and Stream, Peter Brown pour Sport Afield. Elmer Keith entra dans la danse par la petite porte, plutôt par ses travaux de balisticien sur les armes de poing (première publication en 1936), et quelques « wildcats » de chasse, mais surtout par son style « brut de décoffrage » d’ancien cow-boy et guide de chasse.
Jovial et extraverti, toujours coiffé de son Stetson « ten gallons », gros cigare au bec, impressionnant 44 à la ceinture (qui avait fini par faire un trou dans son fauteuil en cuir préféré !), c’était un « personnage » que tout opposait à l’ancien prof de fac devenu « gunwriter » à temps plein. Tous deux de l’Idaho (1), ils s’évitèrent soigneusement, ne se retrouvant, quasi obligés qu’à des grands séminaires organisés par les grandes marques Winchester et Remington. Au départ, dans l’immédiat après-guerre, ils furent assez d’accord pour dire que le placement bâclé, même avec les plus grosses balles, ne pouvait faire un bon travail, mais au fur et à mesure que la querelle s’enfla, Elmer se cabra, s’appuya sur des infos de seconde main, servies par des admirateurs qui lui disaient ce qu’il voulait entendre, pour discréditer son adversaire.
Il se fâcha donc avec Roy Weatherby, chantre des hautes vitesses « …le gibier dangereux ne l’est que lorsqu’il se trouve à proximité, et dans ce cas il n’a pas besoin d’une grande vitesse, mais plutôt d’un gros calibre avec une balle lourde qui pénétrera bien et livrera même le coup de grâce ». Homme d’affaires avisé, R.Weatherby sortit néanmoins une douzaine de cartouches à son nom, toujours opérationnelles de nos jours, et le pauvre Elmer, aucune (2)…Etant inspecteur à l’arsenal d’Ogden (Utah, c’est le pays de J.M. Browning), il eût aussi des mots contre P.O. Ackley accusé de « saboter » les armes qu’il « torturait » en leur faisant avaler des charges improbables. Mais il fut soutenu par Bill Jordan et surtout Charles Askins junior, le père de ce dernier ayant été poussé à la retraite d’Outdoor life à la fin des années trente, pour faire de la place à…Jack O’Connor !
L’opposition entre le « prof à lunettes », tireur sportif, remarquable écrivain vulgarisateur, et le vieux cow-boy expérimentant dans son bout de jardin de nouveaux calibres tonitruants joua à fond. Il n’était pas le seul sur ce créneau de « chasseur » plus pratique que théorique (Bob Hagel, Warren Page jouaient aussi dans ce registre), mais en s’alourdissant jusqu’à leur décès (1978 et 1984) la querelle perdant quand même pas mal de son acuité balistique. Depuis dix ans déjà, de meilleures balles arrivaient, mais Elmer avait gelé son horizon technique et s’était en quelque sorte enfermé dans son personnage. Il pensait et tirait « gros », le faisait savoir, le recul n’entrant pas dans ses considérations alors que déjà, certains tireurs de calibres moyens (Les Bowman, Bob Hagel, Bob Milek) mettaient en avant le placement, mais aussi et surtout, un seuil capable d’être encaissé par l’épaule de chacun pour être efficace. On le voit donc, avec la distance, cette controverse, certes épique et haute en péripéties (2), se résume aux balles qui, actuellement sont aux antipodes de ce qu’on trouvait dans les années 50, et rend l’argumentation autour obsolète, glosant sur des armes et des calibres pour la plupart oubliés.
La révolution introduite par John Nosler (1912-2010) en 1948 avec la balle « Partition » était en effet proprement « américaine » car conçue autour du gibier emblématique là-bas, le whitetail. Cette balle d’abord tournée, puis extrudée introduisit la notion de munitions « premium » affinée en 1970 par la Zipedo ou Solid, l’Accubond en 2001, les ballistic-tip et E-Tip sans plomb qui, pour résumer, amenèrent une notion de polyvalence gommant un peu les vieilles querelles d’experts qui faisaient le miel des lecteurs des magazines dont nous venons de parler. C’étaient pour beaucoup, comme nous actuellement, des septuagénaires nostalgiques du temps de leur jeunesse. Si on veut, pour le 243 Winchester, une 85 grains Nosler allait faire le job d’une 100 grains « d’avant ». Et la différence se faire, avec un calibre marginal ou un poids de balle un peu « juste » pour le gibier chassé, voire à plus longue portée, par exemple avec une Accubond à meilleur coefficient balistique.
De nos jour les balles rapides et légères à fort coefficient balistique (6,5 Creedmoor), tous les Magnums « ordinaires » 300 WM et WSM, gamme Remington RUM (3) ont réglé pour toujours une « dispute » qui fleure surtout « le bon temps » pour nos amis chasseurs US où le « vintage » exhale encore un savoureux fumet. Chez nous, à cette époque des seventies finissantes, on tirait au 7X64, et basta…Nous n’avons plus que l’écho, certes sympathique et amusant, de ces vieilles lunes…
1/ Lewiston où habitait J.O’Connor et Salmon pour Elmer Keith sont à huit heures de route quand même !
2/Même chose post mortem : J.O’Connor possède son musée et sa fondation exposant à Lewiston ses armes emblématiques, quand la collection d’Elmer Keith fut dispersée à tous les vents après sa mort.
3/ A la fin des années 90, Remington décida d’aller dans la direction opposée de Winchester : au lieu de construire une série de cartouches à action courte se rapprochant étroitement des standards populaires, il alla au gros étui de 404 Jeffery avec épaulement de 30° pour le coiffer d’une balle de 308 légèrement raccourcie. La cartouche longue de 3,6 pouces n’entrait plus dans les classiques 30-06, 7 Rem Mag et 300 Win mag devait donc utiliser un boitier magnum. Par rapport au 300 WM il est plus plat, va plus loin avec, en gros les mêmes balles de 150 à 210 grains, mais en reculant deux fois plus !





